Aussi que d’enduits pour couvrir la lèpre ! Que de précautions, de soins, de sollicitudes pour envelopper ces vices, crevant çà et là, malgré tout, suintant leur pourriture en dépit des épais bandages évangéliques et des cataplasmes religieux. Quelles circonlocutions, quelle prudence, quelle pudeur en paroles ! Ce n’est pas ici qu’on répète avec Hugo :
O fils et frères, ô poètes,
Quand la chose est, dites le mot.
Le mot ! mais c’est là justement le terrible. Il effraye cent fois plus que la chose, et c’est surtout quand la chose est qu’on ne peut le prononcer.
On sait si les jeunes misses flirtent avec passion. A l’âge où Jeanne et Titine viennent à peine de casser leur dernière poupée, Kate et Nelly provoquent aux petits jeux innocents les amis de leurs frères, et ceux-ci malgré l’éducation avancée d’Eton, de Charterhouse, des Blue-Coats ou de Harrow-on-the-Hill, désigné dans le monde des écoles sous le sobriquet caractéristique de Sodome-sur-la-Colline, sont de beaucoup les plus niais. Nos horizontales du boulevard trouveraient à s’instruire au gracieux marivaudage de ces ingénues, tant dans les avances les plus risquées elles savent garder un œil candide et un air indifférent.
Un baiser ne les trouble guère, s’il est donné derrière la porte ; et les mains peuvent s’égarer pourvu que les lèvres ne remuent.
Avec la Française l’amoureux ose dire bien des choses. Elle rougit, mais elle est contente et ne commence à se fâcher que quand l’action galope avec le discours. La pudeur de l’Anglaise lui interdit d’écouter une déclaration. Ses oreilles sont horrifiées d’entendre le mot amour, mais on peut l’exprimer par gestes. Si l’on parle, tout est rompu.
Vous vous souvenez, n’est-ce pas, de la scandaleuse affaire du colonel Baker ? Les vieilles dames du Royaume-Uni en frémissent encore.
Ce scélérat se trouvait seul en wagon avec une aimable voyageuse. N’ayant pas été présentés l’un à l’autre, leur tête-à-tête est d’abord plein de froideur et de circonspection. Chacun dans son coin observe l’ennemi. Enfin, le colonel commence l’attaque. La jeune miss riposte bravement. Simples escarmouches d’avant-garde. Elle avance, elle recule, elle avance pour reculer encore, elle flirte de son mieux, et quand le combat est bien engagé, que les feux s’allument sur toute la ligne, elle bat soudain en retraite et fait mine de dormir.
Le vaillant hussard, en capitaine expert, continue silencieusement le siège de la place. Il tâte les points sensibles. Il pousse de hardies reconnaissances à droite et à gauche, devant et derrière, en haut, en bas, bref de tous les côtés. La place cernée, serrée de près, sommeille toujours. L’officier se croit vainqueur. Le moment est venu. Il faut frapper le coup décisif. Assez d’armes légères. En avant la grosse artillerie ! Et dans la joie prématurée du triomphe, le voilà qui chante victoire : — My darling ! My ducky ! (ma chérie, mon petit canard).