L'amour des vieux est un foyer sans rayons; il s'émane d'eux une sorte de rigidité et de froideur qui glace et paralyse. Les enfants élevés par les vieillards s'étiolent comme des plantes poussées à l'ombre. Car ils sont l'hiver, et l'épanouissement des jeunes a besoin de chaleur, de force et de virilité.

Comme ces fleurs qui, aux froidures, ferment leurs pétales, Afsia s'enfermait dans ses rêves bleus d'enfant, bâtissant, sans en rien dire, dans sa petite cervelle, quelque brillant autel d'amour, avec la vague intuition des filles les plus ignorantes de ce nom.

Parfois on apercevait, cheminant au fond de la plaine, la longue file d'une caravane. Elle la suivait longtemps du regard, cherchant les hauts palanquins où étaient cachées les filles des nomades, envoyant sa pensée, avec un soupir, à celles qui allaient ainsi à travers les étendues.

Le sang saharien, qui circulait dans ses veines, lui rappelait qu'au-delà de la montagne il y avait les horizons sans limite, et elle eût voulu y courir avec la pensée.

Mais le Thaleb, qui l'observait, ne manquait pas de lui dire:

—O folle entre les folles, tu trouves lourdes ta paix et ta quiétude. Peux-tu envier celles qui, sous le soleil brillant ou les tempêtes des horizons rouges, la gorge sèche et les yeux mangés par les sables, suivent la destinée fatale de leur père et de leur époux. La vie, pour elles, est une incessante lutte; et, toujours loin de leur pain et près de leur soif, elles vont, elles vont enviant le pâtre assis sur le bord du chemin et qui les regarde passer. Pendant des jours sans nombre, elles aspirent au bonheur qui se jette à chaque heure devant toi et que tu oublies de saisir.

—Quel bonheur? demandait Afsia.

—L'ombre, le repos et un ruisseau d'eau fraîche.

Et Afsia ne trouvait rien à répondre. Elle n'avait jamais eu ni faim, ni soif. Elle avait un abri contre les journées trop chaudes et les nuits trop humides, elle ne connaissait pas la douloureuse fatigue, ni les saisissantes angoisses aux approches des périls. Mais elle se disait en elle-même que toute la vie ne devait pas être là, dans le lourd bien-être et dans la quiétude, et que si, hors de là, il y avait des misères et des dangers, il devait y avoir de plus larges joies.