—Qu'est-ce que l'amour?

Mais à ce mot: «je t'aime», la femme s'éveillait.

Cachant le talisman entre ses seins et, affectant un air tranquille, elle se leva et alla présenter la setla pleine de lait à Mansour. Mais, saisie de trouble, elle jetait à la dérobée un regard effrayé autour d'elle, se disant que quelque part, caché dans les cactus du jardin ou les roseaux du marais, un inconnu l'observait. Sensation si forte, qu'elle en était presque douloureuse, et l'enfant porta la main à son cœur, battant sous sa dure mamelle un tam-tam précipité.

Si elle avait eu son haik, elle l'eût ramené sur son visage, tant elle était émue de se sentir ainsi déflorée par un regard curieux. Ce trouble n'eût pas échappé à une mère, mais un père, même un amant, ne pouvait rien voir, et le Thaleb ne vit rien.

Elle n'osa retourner au jardin et courut se réfugier dans sa chambre, pour être seule avec elle-même et écouter ce que disaient les battements de son cœur.

C'était un étonnement, une joie troublée, une crainte mêlée de plaisir.

Qui était-il? Où se cachait-il? Était-il jeune? Était-il beau? Etait-ce le fils d'un émir ou d'un bach-agha? Comment l'aimait-il? Où l'avait-il vue? Comment avait-il pu attacher ce charme aux cornes de la chèvre?

Et elle regardait timidement à travers la petite fenêtre grillée, vers les marais d'Ain-Chabrou, curieuse, anxieuse, épouvantée, s'attendant à voir se dresser tout à coup une tête d'homme au-dessus des roseaux.

Elle regarda, longtemps, jusqu'à ce que la nuit fut venue, mais elle ne vit rien que la grande ligne sombre qui tranchait crument sur la plaine grise, dans les lueurs du couchant.