Et avec la nuit, les ténèbres descendaient dans le cœur de Mansour.
Au matin, le monde entier lui semblait en fête, tout s'inondait de joie, et maintenant, son âme était triste comme si elle avait suivi son propre corps, porté sur le brancard funèbre, enveloppé dans le linceul vert.
—Eh quoi donc? dit-il, en écoutant les lointains jappements qui perçaient l'obscurité comme des avertissements sinistres, pourquoi la voix de ces voleurs t'attriste-t-elle? Ils n'en veulent ni à toi ni à ton bien, et tu n'as rien à redouter d'eux. Ne les connais-tu pas? Ne les as-tu pas frôlés cent fois dans tes courses nocturnes, alors que, rôdeur de nuit comme eux, tu allais comme eux repaître ta chair. Tu les rencontrais au détour des sentiers et au coin des broussailles, et tu leur disais: «Passe.» Et nous allions chacun où nous poussait notre faim!
Ah! c'était le bon temps, c'était le bon temps où je volais ma pitance chez les heureux qui l'avaient trop plantureuse. Et que ne gardaient-ils mieux leurs femmes, ces gras, insolemment vautrés dans les chairs fraîches. C'était ma part, alors, la part des autres, et je la gagnais, car les femmes aiment les audacieux. Et maintenant, c'est à mon tour de garder la mienne.
Chaouias, Hadars, Giaours, je vous ai défiés et bravés, quand j'étais jeune; me voici vieux, et encore je vous brave et je vous défie. Tant que j'ai été fort, vous m'avez appelé l'Heureux, parce que j'ai su me tailler ma voie dans la vie; mais depuis que ma barbe a grisonné, vous m'avez appelé le Fou. Vous avez raillé, vous avez poussé des éclats de rire entre vous et avec vos femmes, et vous avez dit: «Il garde précieusement le bien qu'un autre lui volera.» Qu'il vienne, cet autre, car voici l'heure, voici l'heure où nul ne pourra plus me l'enlever!
Et alors, il éleva sa voix mâle, et cria l'avertissement qu'il lançait dans le désert, lorsqu'au milieu du silence de la nuit tout, excepté lui, dormait dans la caravane:
—Qu'il prenne garde! qu'il prenne garde! Celui qui tourne autour de nous, tourne autour de sa mort.