Aussi, beaucoup et de très jeunes, mariées sans doute en expectative, se trouvaient dans cet état pénible à l’œil, que par galanterie pour les dames nous appelons intéressant. Un plus grand nombre allaitaient ou berçaient un poupon, tandis qu’un autre marmot se traînait autour de leurs jupes. L’administration, humaine et sage, tolère que ces jeunes mères gardent près d’elles l’enfant qu’elles nourrissent. Payées à la tâche, elles peuvent travailler à leur fantaisie sans léser en rien les intérêts de la fabrique. Je n’en ai vu aucune fumer, mais j’en ai vu beaucoup dormir sans que les surveillantes songeassent à troubler leur méridienne.

Malgré cette agglomération de femmes, de nourrices, de marmaille, de filles aux dessous négligés, l’odeur est supportable, car celle du tabac domine et couvre toutes les émanations suspectes.

Pas de bruit. Interpellations et conversations à haute voix défendues ; mais un petit bavardage, continu, incessant, emplit les salles comme un bourdonnement d’abeilles.

Il faisait très chaud et presque toutes s’étaient mises à l’aise, fichus rejetés, corsages ouverts. Quelques-unes même, débarrassées de jupes trop lourdes, ne gardaient que l’indispensable. Aussi, dès notre entrée dans chaque galerie, jouissions-nous de la vue d’une collection des plus variées en couleur et en forme de gorges andalouses, du blanc laiteux au rouge brique, de la grenade au potiron.

Spectacle agréable et inattendu, mais de courte durée, car au fur et à mesure que notre présence était signalée tout rentrait dans le corsage ou disparaissait sous un châle hâtivement saisi, avec accompagnement de petites mines effarouchées fort plaisantes à voir, mais seulement pour la forme, comme nous dit un torero avec qui nous avions fait connaissance et qui nous accompagnait, et parce qu’il fallait, devant les contremaîtresses, garder les convenances.

Ces cigareras, dont la plupart sont fort jolies, font les délices de la garnison. C’est un sérail toujours ouvert aux heureux soldats casernés à Séville, très prisés, comme le sont partout les soldats, des filles du peuple.

Mais aux toreros la fleur de la corbeille ! Nous le vîmes bien à l’engouement qu’excitait notre ami. Tous les cœurs pour lui, tous les regards, tous les sourires. Son nom courait de bouche en bouche :

« Manuel Erreria ! Le matador ! Manuel Erreria ! »

Nous en étions jaloux. Lui, souriant, jouissait modestement de son triomphe, sans morgue comme sans griserie, en homme habitué aux ovations des cœurs. D’ailleurs, il avait son enamorada qu’il énamourait lui-même et cela lui suffisait. Heureux garçon ! Il était encore à l’âge où l’on croit à la constance !

Mais il ne faudrait pas se faire illusion et s’imaginer qu’en la ville natale de don Juan on peut impunément suivre les traces du cynique scélérat. S’il est facile de jeter son mouchoir dans ce harem agité, de ramasser une Elvire dans le tas des jeunes amoureuses, il serait dangereux, le choix fait, de donner une rivale à l’odalisque. Les petites cigarières de Séville prennent l’amour au grand sérieux et ne badinent pas avec lui. Gare à la vengeance ! Si elles ne vitriolent pas le traître, comme quelques-unes de nos gourgandines, elles lui font deux bonnes entailles sur la face pour en dégoûter les autres ; deux entailles en croix à l’aide d’un navaja bien aiguisé, l’une au nom du Christ et la plus profonde en celui de la Vierge Marie.