La posada était de très médiocre apparence, et nous hésitions à entrer lorsqu’une jolie fille nous sourit de la porte. C’était la meilleure de toutes les enseignes. Nous voilà installés dans un comedor d’aspect décent et plongé dans une demi-obscurité nécessaire pour arrêter la tumultueuse invasion des mouches. Nous demandons une friture et, tandis que nous attendons, trois hommes en tenue de maçon, et à mine de prince, entrent après avoir salué d’un buenos dias plein de dignité et s’assoient à la table voisine. Coiffés de bérets bleus, ils ont les pieds nus dans leurs alpargatas blancs.

Est-ce le sang maure qui leur donne ce grand air, cette aisance de manières ? Io no sé ; mais j’ai rarement vu convives se conduire plus correctement que ces maçons du Guipuzcoa. Nous entrâmes en conversation en échangeant des cigarettes ; deux d’entre eux ont guerroyé dans les bandes carlistes et sont prêts à recommencer. Ils n’ont rien gagné pourtant, si ce n’est l’un une balle, l’autre de voir sa bicoque brûlée. Le troisième, qui parle un peu français, et a travaillé quelques mois à Bayonne, s’avoue républicain. Il est des Asturies et hausse légèrement les épaules quand pérorent ses camarades les Basques. Tous trois gentilshommes, d’ailleurs, ils tiennent en profond mépris Andalous et Castillans. « Nous avons du sang bleu dans les veines, disent-ils, et nous sommes, quoique maçons, aussi nobles que le roi. » Tous ces gens du Guipuzcoa, des Asturies, de la Biscaye, se disent nobles ; allez donc parler d’égalité sociale dans un pays où trois millions de paysans et d’ouvriers se vantent d’avoir du « sang bleu ! »

Pendant que les maçons disputent en gentilshommes sur les mérites respectifs de leur race, on apporte le potage. Nous avons demandé du poisson frit, on nous sert un repas complet. Rien n’y manque, pas même le café ni le petit verre. Je le regrettais pour la couleur locale, mais la Martinière me consola en me promettant dans la Sierra Morena et les villages de la Manche des ventas où, sous le rapport du manque de confort, nous n’aurions rien à désirer.

Qui donc a dit qu’on mangeait mal en Espagne ? Quelque boulevardier sybarite ! En tous cas, je ne me souviens pas d’avoir jamais fait dîner plus exquis. Peut-être la marche, le grand air et surtout les beaux yeux de la chusca y furent-ils pour quelque chose, car je dois le confesser, au risque de déplaire à messieurs les garçons d’hôtel, j’ai l’horreur du service mâle ; un simple morceau de fromage servi par un frais minois m’est plus agréable que le plus savant des plats présenté par un solennel laquais.

Ce n’est pas un morceau de fromage que nous donne la jolie servante, mais un repas copieux et de haut goût : panade à l’ail et à l’huile, lard aux choux et aux pois chiches, galettes au poisson, et comme pièce de résistance, un de ces ragoûts extraordinaires qui font époque dans la vie d’un voyageur : un mélange de bœuf et de saucisses, de chèvre et de tomates, de carottes, de riz et de piments, le tout entremêlé profusément d’oignon et d’ail, et saupoudré de poivre rouge. Combinaisons culinaires à faire sauter d’horreur toutes les cuisinières bourgeoises, mais dont je me délectai souvent par la suite en pensée, car nous ne trouvâmes plus rien de pareil.

Aussi, dans notre enthousiasme et égayés par le gros vin des Castilles, servi à pleins pots comme de l’eau de fontaine, nous voulûmes régaler d’un flacon de cognac les trois maçons gentilshommes qui déclinèrent poliment cette offre. Nous avions oublié que les Espagnols sont les plus sobres des hommes et, en effet, pendant tout notre voyage, nous ne rencontrâmes en état d’ivresse ni un paysan, ni un soldat, ni un ouvrier.

III
DE SAINT-SÉBASTIEN A DEVA

Saint-Sébastien, la vieille capitale du Guipuzcoa, n’a d’intéressant que ses environs, ses souvenirs, sa plage. Le reste est moderne et banal. Ses rues éclairées à la lumière électrique sont tirées au cordeau avec une rectitude désespérante, ses maisons régulières et monotones, ses hôtels dispendieux, ses magasins jolis et, sur ses promenades, les señoras y étalent les toilettes de Paris, les hidalgos des complets de clubmen, tout ce qui constitue le beau de nos jours !

Comme c’est le siège du capitaine général des provinces basques, on y coudoie la nuée des fonctionnaires espagnols fiers et pauvres, car, autant que les nôtres, les administrations y sont prodigues d’employés aussi inutiles que mal rétribués. On y est donc correct, gourmé, officiel, solennel et ennuyé.

Aussi les gens de bon ton, la saison venue, accourent-ils à Saint-Sébastien de tous les points des Castilles. Cockneys, gommeux, snobs, oisifs, idiots et filles viennent parader sur la plage de la Concha où des cabines de baigneurs pittoresquement groupées et enluminées donnent un aspect tout forain. Une ville d’eaux, enfin, la ville à la mode c’est tout dire, et pourvue d’un casino.