Espagnoles ou Provençales, petites-nièces ou petites-filles des Arabes ne devraient pas ignorer que, dans la sagesse de l’Islam, il est prescrit aux femmes cinq ablutions par jour.
Partout dans la Manche, le sang maure est visible, dans l’éclat des yeux, la teinte orangée de la peau, le noir des chevelures. Au village de Villasecca, entre Tolède et Aranjuez une coutume qui empêche les femmes de se montrer sur la place aux heures du marché témoigne encore de cette origine musulmane.
Si les posadas et les ventas des Castilles laissent à désirer, celles de la Manche sont pires. C’est toujours le réduit blanchi à la chaux, avec des images coloriées de saints jusque sur la couchette de fer, pour les voyageurs de distinction ; mais, s’il est déjà occupé, le nouvel arrivé s’étend comme il peut et où il peut sur les cailloux pointus de la salle commune, vestibule ouvert à tout venant, gens ou bêtes. On ne peut pas dire que cela soit sale, malgré l’irruption incessante de poules faméliques escortées de leurs couvées, à cause des fréquents coups de balai que donne la matrone ou ses filles, mais certains sentiments de propreté, surtout une délicatesse des nerfs olfactifs, font absolument défaut. Comme beaucoup de Parisiens habitués dès l’enfance à la mauvaise odeur des ruches malsaines et des égouts pestilentiels, ces gens ne la sentent plus.
C’est ainsi qu’à Santa-Elena, bourgade d’aspect civilisé où nous trouvâmes le luxe d’une posada qui s’intitulait hôtel, nous fûmes saisis dès notre entrée dans la salle à manger par d’affreuses émanations dont ni hôtelier ni servante ne semblaient incommodés.
Un petit garçon et une petite fille, aimables chérubins, pêchaient à la ligne dans un vase de nuit complet laissé négligemment près de la porte par quelque maritorne paresseuse. La maman les voyait faire et souriait. Il faut bien que les enfants s’amusent.
La Manche était, affirme-t-on, autrefois, le pays d’Espagne où l’on chantait et où l’on dansait le plus. Peut-être du temps de Don Quichotte ou de Gil Blas, mais on a, semble-t-il, changé cela. Tous ces Manchois m’ont paru fort tristes, aussi taciturnes que peu hospitaliers. Quand vous êtes chez eux, on dirait qu’ils n’ont qu’une pensée, celle d’être débarrassés de vous. Ce n’est pas là qu’il faut s’attarder à politicailler autour du comptoir. Le marchand de vins de Val de Peñas diffère essentiellement de celui de la Villette. « Nous payons, nous buvons, nous sortons, » répète constamment, dans un roman espagnol, un mastroquet à ses clients, pour leur rappeler leur devoir. Si tous les confrères ne le disent pas, leur mine renfrognée démontre suffisamment l’impatience de vous voir reprendre votre route aussitôt que vous avez bu, mangé et payé. L’Espagnol ignore l’art si français de pousser à la consommation.
Pas partout, cependant ; la femme, loin du mâle, maître légitime ou non, se déride. Une joyeuse commère chez qui nous nous étions rafraîchis nous engagea à demeurer.
« Mon mari est parti ce matin pour Mançanarès, nous dit-elle ; il ne reviendra que demain soir ; je puis vous offrir un lit et vous fricasser un poulet. »
Le poulet fut aux tomates et excellent, mais le lit fut aux puces.
La dame était ornée de deux assez jolies filles, brunes à point et de l’âge d’un vieux bœuf, comme eût dit maître Alcofribas, ce qui nous avait tentés.