Vous dire pourquoi, j'en serais bien en peine: une poule volée à un colon influent, un coup de matraque appliqué par un Bédouin ruiné sur la tête d'un juif voleur, quelques centaines de mille francs à faire passer dans la caisse d'un fournisseur ami d'un ministre, et pif, paf, boum, coups de fusil, obus, fusées, coups de canon, coups de sabre et finalement le feu aux gourbis, aux jardins et aux moissons.
Je les vois s'allumer d'ici et j'admire les gracieux et blancs panaches de fumée des longs moukalas qui pettent dans la broussaille, et les meules qui flambent, et les haches des sapeurs s'acharnant sur les figuiers, les oliviers et les gros ceps de vigne, tandis que les chevaux des fourrageurs, les jarrets picotés par de petites flammes folles, galopent éperdus au milieu des grésillements des orges et des blés rôtis, pif, paf, boum! et les fuyards qu'on sabre tombent en mordant la cendre brûlante de ce qui était leurs épis blonds.
A ces souvenirs de jeunesse, mon coeur racorni se dilate, et je chauffe mes rhumatismes d'antan.
Oui, oui; brûlé le pays pour la poule de M. le maire, cousin de M. le député, incendié les villages, les moissons, les oliviers, les jardins, pour une tête bosselée d'usurier juif; écrabouillé des centaines de pauvres diables, pour donner à M. le fournisseur, gros bonnet de Constantine, l'occasion de se débarrasser en faveur du corps expéditionnaire de chaussures à semelles de carton et de vieux lard qui moisissait en magasin. Ah mais! nous sommes comme ça, nous autres, et à l'égard de sauvages gens civilisés ne font pas tant de façons!
Mais voilà! plus rien autour de nous! Et la razzia avait été nulle, les troupeaux filaient bien avant l'attaque, et, lancés à leur poursuite à plus de deux lieues de la colonne, nous dûmes faire halte à la frontière.
La nuit était venue, et, le ventre vide, nous attendions anxieusement en nous grillant les jambes aux feux du bivouac quelque ravitaillement qui nous tombât du ciel; mais le Dieu des chrétiens a épuisé ses réservoirs depuis la manne qu'il fit pleuvoir dans le désert pendant quarante années, au temps où il était le Dieu des juifs.
Nous murmurions donc sourdement comme les Hébreux avant l'arrivée miraculeuse des cailles dans le camp, et nos murmures s'adressaient surtout à la mère Fortenpoil, robuste matrone quadragénaire, épouse d'un honnête gargotier de la Calle et qu'on appelait aussi suivant l'occasion Fortenreins ou Fortengueule. Ces surnoms n'ayant pas besoin d'explication, j'ajouterai simplement qu'elle suivait l'expédition en qualité de cantinière civile et libre et qu'elle nous avait promis le matin même un plat friand après la journée chaude.
Nous la vîmes trottiner quelque temps à nos trousses, puis elle disparut dans la bagarre avec sa mule et ses cantines sans crier gare ni dire où elle allait.
—Elle a dû passer à l'ennemi, disait en riant le lieutenant de Pracontal; elle est grasse et dodue et le caïd de Roum-el-Souk lui aura fait des propositions avantageuses.
—Non, répondit le capitaine Fleury, elle a trop de moustache et le caïd Salah est comme le juge d'instruction de Souk-Arras, il n'aime que les imberbes.