Le capitaine Fleury voulait des stimulants plus gais. De moulaïas, de foutahs et de musc, on était fatigué jusqu'à l'écoeurement; on aspirait aux crinolines et au patchouli, la crinoline savamment troussée, découvrant le bas immaculé et le mollet doux à l'oeil, la crinoline impériale, invention raffinée de la merveilleuse souveraine qui trônait dans des flots de gaze et de soie au palais des Tuileries.
Les Tuileries! nous en étions loin, là-bas, sur les confins du Bled-el-Djerid, et c'est pourquoi nous aspirions à humer, au moins une fois l'an, dans le balancement des jupes empesées, quelque parfum de la patrie.
Quand je dis qu'on manquait de crinolines, j'exagère; il s'en épanouissait un tas aux alentours du Bordj, mais pas présentables. D'abord: Fifi-la-Gouapeuse, qui lorsqu'elle s'attardait par les sentiers bordés d'aloès laissait l'odeur de son haleine absinthée; Paquita l'Écumoire; Zizi dite Caniche; Blondinette Riche-en-Gueule, Camélia Richepanse et Dolorès la Plumée. Toutes ces dames, épouses des mercantis campés, cantonnés, enhutés sous les murs du Bordj, faisaient en temps ordinaire l'ornement du pays et la joie de la garnison, mais on ne pouvait songer décemment à déparer la cérémonie de ces crinolines souillées.
Il fallait une femme honnête, pour représenter le pays, une Française sans reproche, et c'était celle-là, qu'en vedette sur le chemin de Biskara, le petit lieutenant Clapeyron attendait, car depuis huit jours le bureau arabe de cette ville avait prévenu du passage de la jolie visiteuse qui gracieusement acceptait l'honneur de présider la fête, d'assister aux joutes et de distribuer les prix.
Joutes et jeux et fantasia! Le général Desvaux avait donné des ordres pour que, dans ce poste avancé, rien de ce qui pouvait éblouir et charmer les indigènes ne fût négligé. Il devenait urgent, chez ces tribus indécises et remuantes, de rendre populaire le nom de l'Empereur: double paye aux spahis et aux mokalis, un franc par tête et un burnous neuf aux cavaliers du goum, régals et traitements princiers aux caïds et aux sheiks, tandis que pour les formidables appétits de la foule, rôtissaient, embrochés sur des brasiers immenses, des guirlandes de moutons et de boeufs.
Aussi, avec des faims d'une année, tous les douars d'alentour accouraient à cette ripaille homérique.
Ah! les vaillants coups de dents et les grands remuements d'infatigables mâchoires! le mirifique tableau!
Il fallait voir les longs doigts osseux et bruns de ces gueux, et les petites mains maigres des enfants hâves, et les têtes et les cous et les torses tendus vers le boeuf décroché et porté fumant, grésillant, onctueux et tout parfumé de son savoureux jus au milieu des groupes avides.
Comme les ongles le dépècent en longues bandelettes, comme les faces s'épanouissent, comme on l'engloutit par bouchées gourmandes. Voilà la carcasse rongée, nettoyée, raclée comme après le passage d'une bande de chacals. Ce n'est pas assez; à coups de pierre on broie les os pour en extirper la moelle ne laissant aux chiens efflanqués accourus, eux aussi, à la ripaille, que des tibias vidés.
Après, un mouton, et encore après, un boeuf et après ceux-ci d'autres et toujours ainsi jusqu'au moment où le couchant se teint de la couleur des cuirs de Cordoue, et que tout ce peuple, dévoré par la taille, la corvée, la taxe, la surtaxe, l'impôt de paix, l'impôt de guerre, autant et plus que ne le furent jamais les serfs de la glèbe, s'allonge et digère dans la plénitude de l'estomac enfin repu, et oubliant la longue faim qui a tordu ses entrailles, dans sa joie de brute satisfaite et sa reconnaissance du ventre pour un jour gorgé, crie à l'image du César, emblème des maîtres qui toute l'année l'affament: