On n'affirmait pas que c'était une vertu; là-bas, vertus ne poussent pas comme chiendent et s'il fallait en croire la chronique, elle avait planté autant de cornes sur la tête de Michu qu'il poussait d'oliviers dans la forêt des Adjouzes; on allait même plus loin: on parlait d'une innocence effeuillée jadis dans diverses maisons suspectes. Mais où en serions-nous s'il fallait s'en rapporter aux dires! Puis, dans la plaine du Souf, on est bien obligé de passer la jambe à certains préjugés qui font courber les têtes dans celle de Saint-Denis.

Après tout, c'était l'affaire de Michu. Il avait voulu couvrir le petit cadavre du passé de sa femme sous les fleurs d'oranger, pouvions-nous être plus exigeants que lui!

Parbleu la brave dame arrivait comme marée en carême, et le capitaine en personne alla sans plus tarder l'inviter à présider la fête.

Elle se fit un peu prier, par modestie, et vexée sans doute qu'on n'y eût pas songé plus tôt, mais finalement accepta, toute suffoquée de joie, et on la conduisit en pompe sur l'estrade où elle s'assit avec une grande dignité.

Attiffée de ses plus beaux atours, couverte d'or comme un général persan, bien conservée en dépit des assauts sans nombre et de trois douzaines d'étés sous le ciel africain, riche en chair et en couleur, montrant épaules de portefaix et croupe de jument limousine, elle souleva dans la foule un murmure d'admiration.

Koulouglis, Chaouias, Bédouins, tous amateurs de grasses viandées, ouvraient sur la superbe présidente des yeux ardents et goulus, tandis que les Français, officiers et spahis, montraient visiblement que si les bouchées eussent été permises, nul n'était disposé à laisser aux camarades sa part.

L'estrade d'honneur se dressait au fond de la grande cour du Bordj, où se pressaient deux mille Arabes. Le capitaine Fleury avait royalement fait les choses. De riches tapis de Tunis, prêtés par le caïd Ali en couvraient les escaliers, et les côtés étaient tendus de frechias multicolores où s'accrochaient des trophées de guerre. Mais le fond surtout excitait l'admiration de tous. Au centre d'un soleil formé de lames de yatagans et de sabres, s'épanouissait en plâtre doré le buste impérial, et au-dessous, en caractère d'or et en langue Arabe, s'étalait sur une bande rouge cette fière devise: Il éclaire le monde. Des étendards entre-croisés couronnaient le tout.

Officiers et chefs indigènes, drapés majestueusement dans leurs burnous écarlates, garnissaient le haut de l'estrade, et, un peu plus bas, s'échelonnaient assises sur des taharas les femmes et les filles des kebirs, impassibles et graves sous leurs voiles et leurs moulaïas de soie comme des statues du Mystère. Près d'elles, s'amoncelaient les prix: armes, djebiras, longs éperons aux attaches brodées d'or, étriers damasquinés, ceintures et turbans brochés, thémaques luxueuses, foulards et haïks.

Consciente de son importance, fière et solennelle, Mme Michu trônait sur cette assemblée. Des nuages cependant commençaient à tacher l'azur de sa joie intime; de petites pointes acérées s'enfonçaient dans son coeur.

En bas, à ses pieds, perdues dans la foule vile, elle se sentait des ennemies. Des regards hostiles s'attachaient obstinément sur les siens, la troublaient, l'emplissaient de malaise.