La souffrance devint en un moment si intolérable que je dus me retenir pour ne pas crier, et ayant porté la main à ma nuque, le contact fut si douloureux que je crus la boîte osseuse crevée et que ma cervelle cédait sous mes doigts.

—Sortons, dis-je à mon compagnon, j'en ai assez, je n'en puis plus.

—Patience; ce sont les épreuves par où passent les profanes. Brave-les, et tu entreras au royaume enchanté du Kif.

—Non, non, au diable le royaume et ses enchantements.

—Aspire encore quelques bouffées de cette pipe; le mal se dissipera.

Mais ma chair me brûlait avec une telle intensité que lorsque je voulus prendre la pipe, elle me produisit l'effet d'une tige rougie au feu.

Ce fut la dernière épreuve. Le mal s'en alla peu à peu, faisant place à une sensation de bien-être beaucoup plus douce que celle éprouvée d'abord. Aux bouffées qui suivirent, je me sentis gagner par une immense et indicible joie, une jouissance intime et prolongée, un oubli complet des misères et des nécessités de la vie, et pris d'un amour universel. Voulant faire partager mon bonheur à tous les hôtes présents qui m'avaient paru assez déguenillés et misérables, j'appelais le caouadji, et fouillant dans mes poches, je lui jetais comme un sultan une poignée de gros sous et de petites pièces blanches, lui ordonnant de régaler l'assemblée de café, de kif, d'anisette, et d'envoyer chercher des danseuses!

—Oui, des danseuses, cria le Thaleb, qu'on fasse venir des danseuses!

Les fumeurs de kif levèrent la tête. Cet ordre les arrachait à leur stupide somnolence. Je jouissais délicieusement de leur surprise et je me disais: Ah! ah! On va enfin s'amuser dans cette caverne; les drôles ne sont pas si abrutis qu'ils en ont l'air.

—Des femmes! redit impérativement El Hadj Ali-bou-Nahr.