Pétrifiées d'abord et muettes d'horreur, elles parurent ne pas comprendre ou se crurent le jouet d'un cauchemar; mais, s'étant approchées, elles poussèrent soudain de grands cris.

La ville entière s'éveilla, et en même temps le clairon des turcos, debout sur la place, sonna la diane. La joyeuse fanfare retentit avec ses airs de fête au milieu de cette désolation, tandis que les femmes avec des hurlements de louves affolées tournaient autour du triple rond macabre.

L'une reconnaissait la tête de son frère, celle-ci de son époux, cette autre de son père ou de son fils.

Quelques-unes ne pouvant distinguer les traits, les essuyaient du bas de leur robe ou grattaient de leurs ongles les coagulations de boue et de sang.

Les hommes arrivèrent à leur tour silencieux et farouches. Beaucoup levèrent les bras, menaçant du poing l'invisible ennemi.

Ils poussèrent tous à la fois de grandes clameurs, puis se turent. La section des turcos, immobile et sombre sous ses gais habits bleu de ciel, attendait, l'arme au bras, sur la place, et les spahis rangés en bataille avaient le sabre au clair.

Puis, au loin, on entendait s'approcher les éclats sonores des clairons sonnant la marche.

Alors le vieux caïd de Bou-Saada monta sur son cheval de guerre, et suivi de ses cheicks revêtus du burnous écarlate, sortit de la ville à la rencontre de la colonne.

Et lorsqu'il fut à dix pas du colonel qui, le poing sur la hanche, chevauchait audacieusement en tête de sa petite troupe au milieu de ce pays soulevé, il mit pied à terre et se prosternant, appuya sur l'étrier du Français sa longue barbe blanche:

—Tu es le plus fort, dit-il simplement. C'était écrit.