--... Mais, pour moi, crois-tu que, sous le coup de cette mort, je pourrais montrer à tes invités un visage affable?
--Avant de penser à ton frère, tu penseras à ta fille, je l'espère, et tu te feras le visage que tu dois montrer dans une fête qui est donnée pour elle; si c'est beau d'être frère, c'est mieux d'être père; si c'est bien d'être tendre aux morts, c'est mieux de l'être aux vivants. Je t'engage donc à réfléchir, ou plutôt à te dépêcher d'aller t'habiller.
Comme il ne bougeait pas, elle se tourna vers sa fille:
--Parle à ton père, dit-elle, fais-lui entendre raison, si tu peux, moi j'y renonce.
Les quittant elle retourna dans la cuisine donner ses derniers ordres à Barnabé.
Après un moment de silence il tendit la main à sa fille:
--J'aurais voulu ne pas t'attrister, dit-il, mais c'est plus fort que moi; je ne peux pas ne pas penser à cette mort sans une sorte d'anéantissement, comme je ne peux pas me voir condamné à rester ici sans révolte; et pourtant, tu sais si je suis un révolté. Depuis vingt ans j'ai terriblement souffert de la pauvreté, mais jamais à coup sûr autant qu'en cette soirée, en t'entendant parler de ton mariage, comme tu l'as fait tout à l'heure, et maintenant en restant là impuissant... Ah! ma chère enfant, qu'on est malheureux, humilié dans sa dignité, atteint au plus profond de sa tendresse de ne pouvoir rien pour ceux qu'on aime! Et c'est là mon cas: à la même heure je te vois prête à te jeter dans le mariage comme dans le suicide parce que, misérables que nous sommes, tu désespères de l'avenir; et d'autre part je ne peux pas davantage donner à mon frère un dernier témoignage d'affection. Ah! misère, que tu es dure à ceux que tu accables!
Il s'arrêta, et, attirant sa fille, il l'embrassa:
--Comprends-tu qu'il n'y a rien à me dire, et que, si mes yeux sont attristés, ce n'est pas ma faute?
Un bruit de voix se fit entendre dans la salle.