--Barnabé, balayez donc une place pour que M. Belmanières puisse se rouler.
--Pourquoi ne nous avez-vous pas invités? demanda Belmanières sans répondre directement.
--On ne pouvait pas vous inviter, vous? répondit l'employé au contentieux qui jusque-là n'avait rien dit, occupé qu'il était à cirer ses souliers.
--Parce que, monsieur Jugu?
--Parce que pour aller dans le monde il faut certaines manières.
Un rire courut dans toutes les cages.
Exaspéré, Belmanières se demanda manifestement s'il devait assommer Jugu; seulement la réplique qu'il fallait pour cela ne lui vint pas à l'esprit; après un moment d'attente il se dirigea vers la porte avec l'intention de sortir; mais, rageur comme il l'était, il ne pouvait pas abandonner ainsi la partie; on l'accuserait de lâcheté, on se moquerait de lui lorsqu'il ne serait plus là; il revint donc sur ses pas:
--Certainement j'aurais été déplacé dans les salons de M. et madame Barincq de Saint-Christeau, dit-il en prenant un ton railleur; mais il n'en eût pas été de même de M. Jugu; et assurément quand Barnabé, qui va ce soir faire fonction d'introducteur des ambassadeurs, aurait annoncé de sa belle voix enrouée: «M. Jugu» il y aurait eu sensation dans les salons, comme il convient pour l'entrée d'un gentleman aussi pourri de chic, aussi pschut; sans compter que ce haut personnage pouvait faire un mari pour mademoiselle de Saint-Christeau.
--Monsieur, dit Barincq d'une voix de commandement, je vous défends de mêler ma fille à vos sornettes.
--Vous n'avez rien à me défendre ni à m'ordonner; et le ton que vous prenez n'est pas ici à sa place. Peut-être était-il admissible quand vous étiez M. de Saint-Christeau; mais maintenant que vous avez perdu votre noblesse avec votre fortune pour devenir simplement le père Barincq, employé de l'office Chaberton ni plus ni moins que moi, il est ridicule avec un camarade qui est votre égal. Quant à votre fille, j'ai le droit de parler d'elle, de la juger, de la critiquer, même de me ficher d'elle...