Il remit donc le testament dans son tiroir, mais en le cachant entre les feuillets d'un acte notarié, et il se rendit à la salle à manger, où sa femme et sa fille l'attendaient, surprises de son retard : c'était, en effet, l'habitude qu'il arrivât toujours le premier à table, autant parce que, depuis son installation à Ourteau, il avait retrouvé son bel appétit de la vingtième année, que parce que les heures des repas étaient pour lui les plus agréables de la journée, celles de la causerie et de l'épanchement dans l'intimité du bien-être.
— J'allais monter te chercher, dit Anie.
— Tu n'as pas faim aujourd'hui ? demanda madame Barincq.
— Pourquoi n'aurais-je pas faim ?
— Ce serait la question que je t'adresserais.
Précisément parce qu'il voulait paraître à son aise et tel qu'il était tous les jours, il trahit plusieurs fois son trouble et sa préoccupation.
— Décidément tu as quelque chose, dit madame Barincq.
— Où vois-tu cela ?
— Est-ce vrai, Anie ? demanda la mère en invoquant comme toujours le témoignage de sa fille.
Au lieu de répondre, Anie montra d'un coup d'œil les domestiques qui servaient à table, et madame Barincq comprit que si son mari avait vraiment quelque chose comme elle croyait, il ne parlerait pas devant eux.