— Sais-tu qu'il y a des jours, disait-il souvent, où je regrette que tu n'aies pas à vendre tes tableaux ?

— Moi, je ne le regrette pas, et pour bien des raisons dont la principale est que les offres des acheteurs ne seraient peut-être pas à la hauteur de tes compliments.

Mais il n'admettait pas cela.

Après une causerie ou un tour dans le jardin, une visite aux chevaux, ils dînaient ; puis après, si le temps était beau, ils faisaient une promenade sur le quai, ou bien, s'il était douteux, ils s'asseyaient sous la vérandah qui prolongeait leur chambre du côté de la rivière ; et là, assis l'un près de l'autre, ils restaient à s'entretenir, regardant le mouvement de l'Adour ; quand c'était l'heure de la marée, les vapeurs qui arrivaient ayant leurs feux de protection allumés, le remorqueur qui chauffait pour sortir un voilier au delà de la barre ; et le temps passait pour eux, enchanté, sans qu'ils eussent conscience des heures. Tout à coup, dans le silence de la nuit, s'élevait un ronflement sourd qui allait rapidement grandissant :

— L'express de Paris !

En effet, c'était le train qui descendait à toute vitesse le plateau des Landes ; bientôt il arrivait au Boucau ; on apercevait le fanal de la locomotive qui semblait venir sur eux ; puis il passait, sa marche ralentie, avant de disparaître dans la gare.

Il allait être onze heures, la journée était finie.

II

Cependant deux points noirs se montraient dans ce ciel d'une limpidité si sereine : l'un qui inquiétait vaguement la fille ; l'autre qui troublait le père.

Quand le jour de son mariage Anie avait entendu le baron lui dire qu'il n'aimerait jamais qu'elle, sa surprise et sa confusion avaient été grandes. Pendant assez longtemps elle était restée décontenancée et il avait fallu la nécessité de montrer à son mari ainsi qu'à leurs invités un visage calme pour qu'elle pût imposer silence à son émotion. Mais l'impression qu'elle avait à ce moment reçue ne s'était point effacée, et si, lorsqu'elle avait son mari près d'elle, elle oubliait le baron, lorsqu'elle restait seule, elle le revoyait la face pâle, les yeux ardents, les lèvres frémissantes, lui disant : « Je n'aimerai jamais que vous. » Pourquoi avait-il prononcé ces paroles ? Dans quel but ? Parce qu'elles échappaient à sa douleur ? Ou bien avec une intention ? Elle aurait eu besoin de s'ouvrir à son mari, mais elle n'osait de peur de le tourmenter et aussi parce que tout ce qui se rapportait au baron, sa pensée, son nom, la gênait elle-même. Quand, après un certain temps, elle avait vu qu'il ne s'était point présenté chez elle, comme elle le craignait, elle s'était rassurée ; sans doute il avait parlé sous le coup d'un violent chagrin, involontairement inconscient, et elle s'était apitoyée sur lui : le pauvre garçon !