— Tu veux guérir ces vignes ?
— Je veux les arracher et les transformer en prairies. Grâce au climat à la fois humide et chaud, grâce aussi à la nature du sol, nous sommes ici dans le pays de l'herbe, tout aussi bien que dans les cantons les plus riches de la Normandie. Il n'y a qu'à en tirer parti, organiser en grand le pâturage ; faire du beurre qui sera de première qualité ; et avec le lait écrémé engraisser des porcs ; mes plans sont étudiés…
— Nous sommes perdus ! s'écria madame Barincq.
— Pourquoi perdus ?
— Parce que tu vas te lancer dans des idées nouvelles qui dévoreront l'héritage de ton frère ; certainement je ne veux pas te faire de reproches, mais je sais par expérience comment une fortune fond, si grasse qu'elle soit, quand elle doit alimenter une invention.
— Il ne s'agit pas d'inventions.
— Je sais ce que c'est : on commence par une dépense de vingt francs, on n'a pas fini à cent mille.
L'arrivée au haut de la côte empêcha la discussion de s'engager à fond et de continuer ; sans répondre à sa femme, Barincq commanda au cocher de mettre la voiture en travers de la route, puis étendant la main avec un large geste en regardant sa fille :
— Voilà les Pyrénées, dit-il ; de ce dernier pic à gauche, celui d'Anie, jusqu'à ces sommets à droite, ceux de la Rhune et des Trois-Couronnes, c'est le pays basque — le nôtre.
Elle resta assez longtemps silencieuse, les yeux perdus dans ces profondeurs vagues, puis les abaissant sur son père :