—Non, quand elle se présente mal.

—On dirait vraiment que M. Faré nous a fait un honneur en entrant dans notre famille.

—Au moins ferait-il honneur à votre maison de jeu en lui donnant son nom, et c'est pour cela que je ne le lui demanderai point.

—Nous nous en passerons.

Ils s'en passèrent en effet, mais, si le programme manqua de cette attraction, il en eut d'autres: d'abord un dîner pour les invités sérieux, ceux qui devaient largement le payer en services rendus; puis une soirée réunissant une élite de comédiens et de chanteurs comme on n'en voit que dans les grandes représentations à bénéfices, et à laquelle des femmes seraient invitées, ce qui serait une originalité, une innovation que l'influence du président ferait tolérer,—pour une fois; enfin un souper. Quand les nappes blanches auraient été remplacées par des tapis verts et qu'il ne resterait plus que des joueurs dans les salons, la vraie fête commencerait. Adeline aurait voulu qu'on ne jouât point ce jour-là, mais il avait dû céder aux réclamations de son comité: tout le monde s'était mis contre lui, même les honnêtes commerçants ses amis qui jusqu'à ce jour n'avaient fait parti d'aucun cercle; et c'était précisément ceux-là qui avaient montré le plus d'empressement à jouir des plaisirs qu'ils pouvaient enfin s'offrir en toute sécurité: ce ne serait pas chez eux qu'il y aurait à observer son voisin pour voir s'il ne triche pas.

Le dîner était pour huit heures; dès sept heures et demie les invités commençaient à monter le grand escalier, si bien rempli de plantes vertes et de camélias que le buste de la République, placé dans sa niche, disparaissait sous le feuillage et qu'il était impossible de distinguer si on avait devant les yeux une tête de saint ou d'empereur romain. Dans le vestibule, qui, par les dimensions, était un véritable hall, se tenaient les valets de pied en grande livrée: souliers à boucles d'argent, bas de soie, habit à la française fleur de pêcher, galonné d'argent. A tous les invités, le secrétaire remettait le programme, et pour quelques-uns, à ce programme il ajoutait discrètement une petite enveloppe contenant quelques jetons de nacre: c'était une attention délicate dont Raphaëlle avait suggéré l'idée; avec quelques milliers de francs, on pouvait donner de la gaieté au dîner... et, plus tard, de l'animation au jeu.

Dans le salon, les membres du comité recevaient leurs hôtes, qu'ils ne connaissaient pas pour la plupart; Adeline, adossé à la cheminée, souriant et accueillant, avait près de lui le comte de Cheylus, le général Epaminondas et l'ancien ambassadeur qui, pour cette solennité, avaient cru devoir sortir toutes leurs décorations: M. de Cheylus en était si haut cravaté, qu'il se tenait raide comme s'il souffrait d'un torticolis ou d'un lumbago.

Le plus souvent, les dîners d'inauguration sont écoeurants par leur banalité, mais celui du Grand I était exquis, ayant été préparé dans les cuisines mêmes du cercle par un chef de talent. Il importait, en effet, au succès de l'entreprise, qu'on parlât de la cuisine du Grand I et qu'on sût dans Paris qu'elle était supérieure, de beaucoup supérieure, à celle que pour le même prix on pouvait trouver ailleurs. Au premier abord, une spéculation consistant à donner pour deux francs cinquante, avec le vin, un déjeuner qui en vaut cinq, et pour quatre francs un dîner qui en vaut huit, peut paraître détestable; cependant elle est en réalité excellente, bien qu'elle se traduise par une allocation de vingt ou trente mille francs au cuisinier. Parmi les gens qui fréquentent les cercles, il en est qui savent compter, et qui se disent que deux francs cinquante d'économie sur le déjeuner, quatre francs sur le dîner, donnent deux cents francs par mois, soit deux mille quatre cents francs par an, ce qui en vaut vraiment la peine. Il est vrai qu'ils pourraient se dire aussi qu'il n'est peut-être pas très délicat de faire ce bénéfice; mais sans doute ils n'y pensent pas: la cagnotte payera ça. Et en effet elle le paye sans murmurer, car cette perte de vingt ou trente mille francs sur la table est une bonne affaire pour elle: c'est par le dîner que bien des joueurs sont attirés et retenus; et c'est par le déjeuner que plus d'une cagnotte a été sauvée des justes sévérités de la police. Si bien fondées que soient les plaintes contre un cercle, l'administration y regarde à deux fois avant de le fermer, quand son déjeuner est fréquenté par des gens ayant un nom honorable: des commerçants, des artistes, des médecins, des avocats qui levés avant midi pour s'asseoir à la table du restaurant ne sont pas des joueurs de profession; ceux-là font du cercle ce qu'il doit être, un lieu de réunion; et ce paratonnerre vaut plus qu'il ne coûte.

La bonne chère d'un côté, de l'autre l'attention de Raphaëlle, combinant leurs effets, le dîner fut très gai, et l'on arriva à l'heure des toasts sans avoir conscience du temps écoulé.

Ce fut Adeline qui se leva le premier et porta la santé des représentants de l'armée, de la diplomatie, de la politique, des lettres, des arts, du commerce et de l'industrie qu'il avait la fière satisfaction de voir réunis autour de lui dans un but patriotique.