Ce qui fait l'intensité des angoisses du jeu, c'est la rapidité avec laquelle les résolutions doivent se prendre: avait-il intérêt à s'en tenir à cinq ou à se donner une carte? S'il se donnait un deux, un trois ou un quatre, il améliorait son point et le rapprochait de neuf; mais s'il se donnait un cinq, un six, un sept, il avait dix, onze ou douze et perdait. Un vieux joueur aurait instantanément résolu théoriquement la question; mais il n'était pas un vieux joueur, il s'en fallait de tout, et il n'avait qu'une ou deux secondes pour la décider.
Jamais appel à la chance ne s'était présenté dans des conditions plus caractéristiques: il devait donc prendre une carte, ce serait elle qui rendrait l'arrêt.
Ce fut un trois qu'il tira; ce qui lui donna huit; le tableau de droite avait cinq, celui de gauche sept; les quarante mille francs étaient à lui.
Décidément la preuve était faite, l'arrêt était rendu: il avait la chance.
Ce fut d'ailleurs le cri de tous.
Parmi ceux qui s'empressaient à le féliciter, Frédéric ne fut pas le dernier, et il sut le faire plus intelligemment (pour lui) que les autres.
Quand Adeline lui répéta que c'était la première fois qu'il jouait, il ne fut pas assez sot pour douter de cette affirmation, voyant tout de suite le parti qu'il en pouvait tirer:
—La façon dont vous avez joué prouve une chose, qui est que vous avez le génie du jeu; et votre gain en prouve une autre, qui est que vous avez la chance: avec ces deux dons extraordinaires, il faut vraiment que vous méprisiez bien la fortune pour ne pas jouer.
Malheureusement pour sa bourse, Adeline n'eut pas à répondre qu'aux complimenteurs; les emprunteurs s'abattirent aussi sur lui, M. de Cheylus en tête, qui lui tira cinquante louis; puis cinq ou six autres, et enfin Frimaux, qui se fit rendre les cinq louis qu'il avait perdus.
Adeline n'avait pas l'esprit tourné à la raillerie, et ce soir-là moins que jamais; cependant il ne put pas s'empêcher de lancer une légère allusion à l'Odéon.