Bien des fois et depuis longtemps déjà, madame Adeline avait marié sa fille, choisissant son gendre très haut, alors que leurs affaires étaient en pleine prospérité, descendant un peu quand cette prospérité avait décliné, baissant à mesure qu'elles avaient baissé, jamais elle n'avait eu l'idée de Michel Debs. Un juif!

Sa surprise fut si vive que M. Eck, qui l'observait, en fut frappé.

Je fois, dit-il, que fous pensez à matame Ateline mère, qui est une personne si rigoureuse dans sa religion. Nous aussi nous afons notre mère qui pour notre religion n'est pas moins rigoureuse que la vôtre. C'est ce que j'ai tit à mon betit Michel quand il m'a barlé de ce mariage. «Et ta grand'mère, et la grand'mère de mademoiselle Perthe, hein!»

Justement après être revenue un peu de son étourdissement, c'était à ces grand'mères qu'elle pensait, à celle de Berthe et à celle de Michel.

De celle-ci, que personne ne voyait parce qu'elle vivait cloîtrée comme une femme d'Orient, tout le monde racontait des histoires que le mystère et l'inconnu rendaient effrayantes.

Que n'exigerait-elle pas de sa bru, cette vieille femme soumise aux pratiques les plus étroites de sa religion? De quel oeil regarderait-elle une chrétienne à sa table, elle qui ne mangeait que de la viande pure, c'est-à-dire saignée par un sacrificateur, ouvrier alsacien versé dans les rites, qu'elle avait fait venir exprès?

Bien qu'elle n'eût ni le temps ni le goût d'écouter les bavardages qui couraient la ville, madame Adeline n'avait pas pu ne pas retenir quelques-unes des bizarreries qu'on attribuait à cette vieille juive et ne pas en être frappée.

Avant l'arrivée des Eck et des Debs à Elbeuf, on s'occupait peu des usages des juifs, mais du jour où cette vieille femme s'était installée dans sa maison, son rigorisme l'avait imposée à la curiosité et aussi à la critique. C'était monnaie courante de la conversation de raconter qu'elle se faisait apporter le gibier vivant pour que son sacrificateur le saignât;—qu'elle ne mangeait pas des poissons sans écailles; qu'on faisait traire son lait directement de la vache dans un pot lui appartenant;—qu'elle avait une vaisselle pour le gras, une autre pour le maigre;—que le poisson seul pouvait être arrangé au beurre, à l'huile ou à la graisse;—que, dans les repas où il était servi de la viande, elle ne mangeait ni fromage, ni laitage, ni gâteaux;—qu'on préparait sa nourriture le vendredi pour le samedi, et, comme ce jour-là les Israëlites ne doivent pas toucher au feu, on mettait une plaque de fer sur des braises, et sur cette plaque on plaçait le vase contenant les mets tout cuits, ce vase ne pouvait être pris que par des mains juives;—enfin, que ses cheveux coupés étaient recouverts d'un bandeau de velours, et qu'elle obligeait sa fille et sa belle-fille à ne pas laisser pousser leurs cheveux.

Sans doute il y avait dans tout cela des exagérations, mais le vrai n'indiquait-il pas un rigorisme de pratiques religieuses peu encourageant? Elle le connaissait, ce rigorisme dans la foi, depuis vingt ans qu'elle en avait trop souffert auprès de sa belle-mère pour vouloir y exposer sa fille. Et puis, femme d'un juif! Si bien dégagée qu'elle fût de certains préjugés, elle ne l'était point encore de celui-là. Aucune jeune fille de sa connaissance et dans son monde n'avait épousé un juif: cela ne se faisait pas à Elbeuf.

Mais M. Eck ne lui laissa pas le temps de réfléchir, il continuait: