—Demain.
—Quel imbécile! se dit Frédéric en s'éloignant.
L'imbécile continua de regarder le jeu; mais comme, pendant le temps qu'il avait passé dans le cabinet du président, le nombre des joueurs avait augmenté, il ne se trouvait plus qu'au troisième rang, derrière les joueurs qui se penchaient sur la table pour surveiller leur mise: le tapis vert était encombré de jetons rouges et blancs et de plaques de nacre au milieu desquels éclatait çà et là l'or de quelques louis jetés par des joueurs fiévreux qui n'avaient pas eu la patience de les changer. Comme les filouteries du croupier ne l'intéressaient plus puisqu'il les connaissait, c'était aux joueurs et au banquier qu'il donnait toute son attention. Mais à l'exception d'une pauvre petite poussette, c'est-à-dire d'une plaque de vingt-cinq louis à cheval et qu'un ponte avait adroitement poussée quand son tableau avait gagné, il ne vit rien que de régulier; tous ces joueurs, ponte en banquier, jouaient correctement.
Mais il en est du policier comme du chasseur à l'affût, il n'a qu'à attendre; il attendit donc.
Tout à coup il se fit un brouhaha, et il vit un groupe entrer dans la salle, vers lequel tous les yeux se tournèrent: au milieu de ce groupe s'avançait un grand jeune homme blond à lunettes, qui semblait marcher assez gauchement, un peu à l'aventure, le prince de Heinick, à qui l'on faisait une entrée, comme il arrive souvent pour les gros joueurs. Dantin, qui ne le connaissait pas, remarqua qu'il regardait en-dessus ou en dessous de ses lunettes qu'il portait assez bas sur le nez.
Tout de suite le prince vint à la table, et, deux joueurs s'étant écartés avec l'empressement de courtisans, il plaça sur le tapis une plaque de vingt-cinq louis qu'il perdit; il en avança une seconde qu'il perdit encore.
—C'est assez, dit-il, je n'ai pas la veine; nous verrons si je serai aussi malheureux en banque.
Et aux regards qu'on fixa sur lui, il fut facile de comprendre que plus d'un joueur se promettait de profiter de cette déveine, quand il serait en banque: il avait assez gagné, l'heure de la restitution allait sonner.
Sans suivre le jeu pour voir d'où soufflait le vent, le prince alla s'asseoir dans un coin, et resta là d'un air indifférent et ennuyé jusqu'au moment où la banque lui fut adjugée. Alors tout le monde se pressa autour de la table, et l'on vit apparaître le premier croupier, un Béarnais appelé Camy, qui avait longtemps opéré à Pau, à Biarritz, à Luchon, et qui ne travaillait que pour les banques importantes ou pour les joueurs de qualité.
Le prince de Heinick, assis à son fauteuil, avait demandé des cartes neuves; et le garçon d'appel avait apporté trois jeux au croupier. En poussant, en se faufilant adroitement, Dantin avait fini par arriver au second rang derrière les pontes assis, et il n'était qu'à trois pas du banquier, dans les meilleures conditions pour le bien voir; au quatrième rang, Adeline se tenait derrière lui. Quand on posa les cartes sur le tapis, il les examina et constata que les bandes timbrées paraissaient intactes. Le croupier déchira les enveloppes, battit les cartes et les passa à un ponte qui les battit à son tour.