—Serre donc cela, dit-il.
La Maman laissa échapper un soupir de soulagement; madame Adeline ne dit rien, mais à l'empressement avec lequel elle prit les billets et à la façon dont elle les pressa entre ses doigts nerveux, on pouvait deviner son émotion et son sentiment de délivrance.
Aussitôt que madame Adeline revint dans la salle à manger; on se mit à table.
Bien entendu, ce soir-là les affaires personnelles passèrent avant la politique, et la Maman fut la première à mettre la conversation sur les frères Bouteillier:
—Comment une maison aussi vieille, aussi honorable, a-t-elle pu en arriver à cette catastrophe?
—L'ancienneté et l'honorabilité ne sauvent pas une maison, répondit Adeline, c'est même quelquefois le contraire qu'elles produisent.
Cela fut dit avec une amertume qui frappa d'autant plus qu'ordinairement il était d'une extrême bienveillance, prenant les choses, même les mauvaises, avec l'indulgence d'une douce philosophie, en homme qui, ayant toujours été heureux, ne se fâche pas pour un pli de rose, convaincu que celui qui le gêne aujourd'hui sera effacé demain.
Il est vrai qu'il n'insista pas et qu'il se hâta même d'atténuer ce mot qui lui avait échappé: la catastrophe qui frappait les Bouteillier n'était pas ce qu'on avait dit tout d'abord: c'était une suspension de payement, non une banqueroute avec insolvabilité complète; il paraissait même certain que les payements reprendraient bientôt et qu'on perdrait peu de chose avec eux.
Cela ramena la sérénité sur les visages et acheva ce que les cinq liasses de billets de banque avaient commencé; la conversation, d'abord tendue et sur laquelle pesait un poids d'autant plus lourd qu'on ne voulait pas s'expliquer franchement, reprit son cours habituel.
—Quoi de nouveau ici? demanda Adeline.