A table, Adeline oublia sa déception et se dérida: justement c'était le jour des invitations et elles avaient amené de nombreux convives. A côté d'étrangers qu'il n'avait jamais vus se trouvaient des habitués, des amis. Le menu était réussi; on racontait des histoires drôles; il se laissa d'autant plus facilement aller que c'était la dernière fois qu'il faisait fonction de président, et peu à peu il retrouva les agréables sensations de ses premiers mois de présidence, quand il voyait tout en beau et se demandait comment il avait pu, jusqu'à ce jour, vivre ailleurs que dans un cercle.

Ce fut seulement quand le jeu commença qu'il devint nerveux et impatient.

—Vous n'en taillez pas une ce soir, mon président?

Chaque fois qu'on lui adressait cette question, d'un ton engageant et avec sympathie, il s'exaspérait. C'était déjà bien assez pour lui d'entendre la musique du jeu: le bruit des jetons, le flic-flac des cartes, le murmure étouffé des joueurs, que dominait de temps en temps l'éternel: «Le jeu est fait. Rien ne va plus?», sans qu'on vînt encore le tenter et le pousser.

Jamais il n'était venu à son cercle avec 50,000 fr., dans ses poches, et, à chaque mouvement qu'il faisait, il éprouvait un singulier sentiment qu'il ne s'expliquait pas bien, en frôlant la grosseur produite par ces liasses. Combien d'autres à sa place n'auraient pas pu résister à la tentation de tâter la chance, car tout joueur sait que ce n'est pas du tout la même chose d'opérer avec une petite mise qu'avec une grosse; avec une petite, étranglé dans ses mouvements, on est à peu près sûr de la perdre; au contraire, avec une grosse qui vous donne toute liberté de manoeuvrer, on est à peu près certain de gagner; c'est une affaire de tactique.

—Comment, mon président, vous n'en taillez pas une ce soir?

Il semblait qu'on se fût donné le mot pour le pousser.

Non, certes, il n'en taillerait pas une; il le répondait nettement.

Et cependant?

S'il est vrai que la fortune sourit presque toujours à ceux qui jouent pour la première fois, n'est-ce pas vrai également pour ceux qui jouent leur dernière partie? C'est quand on la tracasse et on l'obsède continuellement qu'elle vous abandonne à la déveine.