—Surpris! C'est surpris que tu es! Tu crois que c'est la surprise qui me soulève de ce fauteuil où depuis quatre ans je reste inerte.
—Crois-tu donc que M. Eck ait voulu nous faire injure?
—Que m'importe qu'il ait voulu ou qu'il n'ait pas voulu; l'injure n'en existe pas moins.
—Un homme dans la position de M. Eck ne nous fait pas injure en nous demandant la main de notre fille.
—Il ne s'agit pas de sa position, il s'agit de sa religion: il est juif, n'est-ce pas! et son neveu l'est aussi?
—Mon Dieu, Maman, permets-moi de dire que c'est là un préjugé d'un autre âge. Le temps n'est plus où le juif était un paria, il s'en faut de tout; il n'y a qu'à ouvrir les yeux pour voir quelle place il occupe aujourd'hui dans notre monde: la finance, la haut commerce, l'industrie.
Puis, comme il voulait enlever à cet entretien la violence passionnée que sa mère y mettait, il prit un ton enjoué:
—Si les choses marchent du même pas, il est facile de prévoir qu'avant peu ce sera le chrétien qui sera l'esclave du juif: lis le compte rendu des premières représentations: en tête des personnes citées, ce sont des juifs que tu trouveras.
Mais au lieu de calmer sa mère, il l'exaspéra.
—Je suis bien vieille, dit-elle, je suis paralysée, je n'ai plus d'initiative, je n'ai plus d'autorité, je n'ai plus la fortune qui la fait respecter, je ne suis plus rien, mais au moins je suis encore ta mère et jamais je ne te permettrai de plaisanter ma foi. Ah! Constant, la Chambre t'a perdu! A vivre avec ces avocats et ces journalistes habitués à discuter le pour et le contre et à trouver qu'il y a autant de bonnes raisons pour une opinion que pour une autre, tu es devenu ce qu'ils sont eux-mêmes, un incrédule; tu ne sais plus ce qui est bien, tu ne sais plus ce qui est mal; vous appelez cela de la tolérance; il n'y a pas de tolérance pour le mal, il doit être écrasé.