—Voyez-vous, monsieur le président, continua Barthelasse, on a les plus fausses idées sur le jeu. Qu'est-ce que le jeu, je vous le demande? Une affaire d'adresse, rien de plus. Ceux qui sont adroits gagnent, ceux qui sont maladroits perdent. Ainsi, moi, si je n'avais pas été adroit, est-ce que j'aurais gagné les deux millions qui composent ma petite fortune, je vous le demande? Qu'est-ce que j'étais dans ma jeunesse? un pauvre diable de lutteur sans autre avenir que de me faire casser une côte de temps en temps ou les reinss un beau jour, et de mourir sur la paille. J'ai regardé autour de moi pour chercher si je ne pourrais pas trouver mieux. J'allais beaucoup au café et dans les petits cercles, la profession veut ça. J'ai ouvert les yeux et j'ai vu que les gagnants au jeu étaient ceux qui avaient de l'adresse, qui savaient filer la carte, pour dire les choses. Alors je me suis demandé ce que c'était qu'un voleur, et après avoir réfléchi, je me suis répondu que l'homme qui gagne de l'argent sans travail, sans peine, sans étude, était un voleur et qu'il méritait ce nom justement; mais que celui, au contraire, qui gagnait cet argent par son adresse, son industrie et son art, ne pouvait jamais être un voleur.

Barthelasse fit une pause et étudia sur le visage de son président l'effet qu'avait pu produire ce début.

—Continuez, dit Adeline.

Se voyant encouragé, Barthelasse qui, jusque-là, avait cherché ses mots, s'exprima plus librement et plus vite:

—Sûr de ne pas me tromper, je me suis mis au travail. Tout en continuant mon métier de lutteur, tous les soirs je me faisais les doigts sur une meule d'oculiste, car je n'avais pas, vous le pensez bien, les doigts doux d'un pianiste, et la nuit, dans ma petite chambre, je m'essayais à filer la carte, et sans lumière encore, car ce qui est difficile c'est d'opérer sans bruit, vous le savez comme moi: on ne voit pas filer la carte, on l'entend, et dans l'obscurité je ne pouvais pas me monter le coup, mes oreilles m'avertissaient. Pendant deux ans je n'ai pas dormi quatre heures par nuit. A la fin, le bon Dieu a récompensé ma persévérance: je ne m'entendais plus. C'était au moment de la guerre de Crimée; j'avais amassé un peu d'argent je me suis embarqué à Marseille pour Constantinople sur un vapeur qui portait des officiers. Nous n'étions pas en mer depuis douze heures qu'on s'ennuyait ferme. On a joué pour se distraire. C'était mon début; je puis dire, sans me vanter qu'il a été heureux. Les officiers avaient la bourse garnie pour la campagne. A Constantinople, je gagnais dix mille francs. Aussitôt je me suis rembarqué pour la France; il y avait aussi des officiers à bord qui rentraient en convalescence, et s'ils avaient moins d'argent que leurs camarades, ils en avaient cependant un peu... qu'ils perdirent. J'ai fait ainsi dix voyages et ça a été le commencement de mon petit avoir.

—Où voulez-vous en venir? murmura Adeline qui se tenait à quatre pour ne pas éclater.

—A ceci: je suppose que vous jouez cent mille francs, toute votre fortune, vous en perdrez nonante mille; il vous en reste dix mille, vous allez les jouer c'est la vie de votre famille que vous risquez, c'est votre honneur. Vous êtes bien ému, n'est-ce pas? autrement vous ne seriez pas un bon père, et vous en êtes un. A ce moment une petite fée se penche à votre oreille et vous dit: «Tu vas te piquer avec une épingle et te faire un peu de mal; mais tu vas gagner ces dix mille francs et les nonante mille que tu as perdus, et ainsi tu vas sauver ta famille, ton honneur, tu vas être un bon père.» Qu'est-ce que vous feriez?

Adeline ne se contenait plus, mais Barthelasse lui ferma la bouche avec son meilleur sourire:

—Ne me répondez pas: vous vous feriez un peu de mal; vous vous piqueriez; eh bien, souffrez cette petite piqûre, désagréable, j'en conviens, et laissez la petite fée, qui est moi, agir. Dans six mois, vous aurez gagné trois ou quatre cent mille francs et, dans un an, vous aurez votre petit million, avec lequel vous assurerez le bonheur de votre fille qui est une si charmante demoiselle. Hein, qu'en dites-vous?

Adeline étouffait d'indignation: