—Assurément, surtout si, comme tu l'espères, les Bouteillier reprennent leurs payements.

—Mais enfin, demanda la Maman, comment cette situation s'est-elle créée? comment en est-elle arrivée là?

—Ah! comment! comment! dit Adeline en secouant la tête d'un geste découragé.

—Pourtant, continua la Maman, il n'y a rien à dire contre Hortense, elle administre aussi bien que possible.

—Si l'administration seule pouvait faire la fortune d'une maison, la nôtre serait superbe; malheureusement elle ne suffit pas, il faut la direction, il faut des circonstances, et la direction a été mauvaise, comme les circonstances depuis quelques années ont été désastreuses.

—La direction mauvaise! interrompit la Maman; mais c'est toi le directeur.

—Eh bien, j'ai été un mauvais directeur: je me suis endormi dans le succès, comme d'autres que moi se sont endormis à Elbeuf; nous faisions bien, nous avons cru qu'il n'y avait qu'à continuer à bien faire; que nous aurions toujours l'exportation, et que nous battrions l'importation parce que nous lui étions supérieurs: l'exportation a diminué à mesure que l'outillage des pays étrangers s'est développé, et l'importation nous bat, parce qu'en France on aime le nouveau et l'original, et que les commissionnaires comme les tailleurs ont intérêt à vendre au prix qu'ils veulent des étoffes dont on ne connaît pas la valeur vraie. Nous nous sommes spécialisés dans notre supériorité, et au lieu de développer par la science professionnelle le sens de la transformation et de la mobilité, nous avons vécu pieusement sur le passé, sur le foulé, sans nous apercevoir que le foulé ne pouvait pas être éternel, La mode n'en veut plus; nous voilà à bas. Qu'importe que nous produisions bien, si on ne veut pas de nos produits et si nous les vendons à perte? C'est là que ma direction a été mauvaise. Fier de ma supériorité, je me suis conduit en artiste, non en commerçant.

—Tu as été un Adeline, dit la Maman.

—Peut-être; mais tandis que j'étais un Adeline des temps passés, d'autres étaient des hommes de leur temps, marchant avec lui, au lieu de rester tranquilles comme moi. On nous oppose souvent Roubaix, et c'est quelquefois avec raison, surtout pour son flair à imiter et à perfectionner les tissus, à transformer son outillage pour lui faire produire l'article du jour. C'est là qu'a été la source de sa fortune industrielle; c'est la souplesse, c'est l'esprit d'initiative qui lui ont fait produire l'article de Lyon pour l'ameublement et la soierie légère, l'article de Saint-Pierre-les-Calais, en tissant sur des métiers mécaniques la dentelle et la robe en laine et en schappe, la rouennerie, la cotonnade d'Alsace, la draperie anglaise. Qu'il y ait demain de l'argent à gagner en tissant de l'emballage, et Roubaix se mettra à l'emballage qu'il tissera aussi bien que les étoffes de prix. Le jour où la mode a décidé que les vêtements de femme serait en petite draperie, Roubaix a fait de la petite draperie. Puis il a pris aux Anglais la draperie nouveauté pour hommes, et il l'a fabriqué mieux qu'eux et à meilleur marché. C'est ainsi qu'il a commencé sa concurrence contre nous, aidé par les tailleurs qui achètent le Roubaix moins cher que l'Elbeuf, et le revendent comme anglais au prix qu'il veulent; c'est vulgaire d'être habillé en Elbeuf, c'est chic de l'être en anglais... de Roubaix. Un moment j'ai pensé à me lancer dans cette voie.

—Je te l'ai assez demandé! interrompit madame Adeline.