L'année précédente, à Biarritz, dans un cercle qu'elle dirigeait avec un ancien lutteur appelé Barthelasse, elle avait fait la connaissance du vicomte de Mussidan, que le malheur des temps et l'injustice du sort avaient fait échouer là comme croupier. Il était jeune, il était beau, il était noble, elle l'avait aimé, et elle s'était laissé affoler par l'envie de se faire épouser.

Vicomtesse de Mussidan! Quel rêve, quand de son vrai nom on s'appelle Françoise Hurpin, et qu'on a donné une notoriété vraiment trop tapageuse à celui de Raphaëlle! Deux de ses anciennes amies enrichies avaient épousé vieilles des jeunes gens, mais aucune n'avait pu se payer un vicomte. Elle avait eu des princes, des ducs, un fils de roi pour amants, mais ils ne lui avaient pas donné leur nom.

Dans l'état de détresse où se trouvait le vicomte de Mussidan, il semblait qu'il dût se laisser épouser par une femme qui le tirerait de la misère; mais quand elle avait adroitement abordé la question du mariage, il avait commencé par ne pas comprendre; puis, quand elle avait précisé de façon à ce qu'il lui fût impossible de s'échapper, il avait nettement répondu par la question de fortune.

—Qu'apportait-elle en mariage?

Tout compte fait, il s'était trouvé que cette fortune ne suffirait pas à la vie qu'il entendait mener.

Elle s'était désespérée, et, comme il était bon prince, il l'avait consolée.

—Il n'y avait qu'à la doubler, qu'à la tripler, cette fortune; le moyen était en somme, assez facile: elle avait des relations; qu'elle obtint pour lui l'autorisation d'ouvrir un cercle à Paris, et ils ne tarderaient pas, associés elle et lui, tous deux dans la coulisse, à gagner ce qui leur manquait. Alors ils se marieraient comme deux honnêtes fiancés qui ont travaillé pour leur dot.

II

C'était dans les dîners auxquels l'invitait «son cher collègue» qu'Adeline avait fait la connaissance du vicomte de Mussidan, l'homme du monde le plus affable et le plus aimable qu'il eût jamais rencontré, Comment, dans ce jeune homme élégant et distingué, d'une politesse exquise, de grandes manières, reconnaître «Frédéric», l'ancien croupier de Barthelasse? Personne n'en aurait eu l'idée, alors même qu'on l'aurait entendu prononcer les mots sacramentels: «Messieurs, faites votre jeu; le jeu est fait», qui d'ailleurs ne lui échappaient point, car on ne jouait pas chez Raphaëlle.

Ils étaient fort agréables, ces dîners, où, à l'exception du vicomte de Mussidan et du père de la maîtresse de la maison, un ancien militaire de belle prestance et décoré, on ne rencontrait que des collègues avec lesquels on continuait les conversations commencées au Palais-Bourbon; aussi était-il rare que les invitations de M. de Cheylus ne fussent pas acceptées avec empressement: c'était avenue d'Antin, à deux pas de la Chambre, que demeurait Raphaëlle; en sortant après la séance, on était tout de suite chez elle; et le soir, après le dîner, une promenade sous les arbres des Champs-Elysées, avant de rentrer chez soi, aidait la digestion des bonnes choses qu'on avait mangées et des bons vins qu'on avait bus.