Il y a une saison où les pommes manquent; alors elle vendait des fleurs et elle quittait les Invalides pour des quartiers où l'on a de l'argent à dépenser aux superfluités du luxe. Un jour qu'elle se tenait au coin du pont de l'Alma et du Cours-la-Reine, avec un éventaire chargé de violettes pendu à son cou, un phaéton s'arrêta devant elle, et un jeune homme lui demanda un bouquet de deux sous. Elle le présenta, le jeune homme la regarda longuement et, lui ayant donné les deux sous, il continua son chemin: elle le suivit des yeux jusqu'au moment où il disparut dans la confusion des voitures.

Elle le connaissait bien, ce jeune homme, pour le voir souvent passer: c'était le duc de Carami, célèbre alors par sa grande existence, ses pertes au jeu, ses chevaux, ses maîtresses et ses folies toutes marquées au coin de l'originalité.

Le lendemain, Hortense se trouvait à la même place, quand le duc s'arrêta devant elle; mais cette fois il descendit de voiture, et, au grand ébahissement des gens qui passaient, il resta à causer avec elle pendant un grand quart d'heure, lui demandant qui elle était et bien surpris de ses réponses.

Il revint le lendemain encore, puis le surlendemain, puis pendant toute la semaine, chaque jour à la même heure, et quinze jours après il installait Hortense, la pauvre petite fille de la vallée de Montmorency, dans un hôtel de la rue François Ier, qui coûtait dix mille francs de loyer; elle qui, quelques jours auparavant, n'avait aux pieds que des savates ou des sabots, elle trouvait six chevaux dans son écurie.

C'est depuis ce jour qu'Hortense, en quelque saison que ce fût, a toujours eu un bouquet de violettes près d'elle,—souvenir des fleurs qu'elle vendait sur le Cours-la-Reine.

Disant cela, Cara regarda le bouquet placé sur la table où, quelques instants auparavant Léon était accoudé; puis elle continua:

—Ne blâmez pas la pauvre fille de s'être ainsi jetée dans les bras du duc, elle n'a pas réfléchi si elle se vendait ou si elle se donnait; elle était fascinée, éblouie par ce beau jeune homme, qu'elle adorait et qui l'aimait. Car il l'aimait passionnément, et la meilleure preuve en est dans ce nom de Cara qu'il lui donna et qu'elle a depuis porté.

Elle s'arrêta avec une sorte de confusion, puis se mettant à sourire:

—J'aurais voulu garder la forme impersonnelle dans mon récit, dit-elle, mais, bien que je me sois coupée nous la reprendrons si vous le permettez.—Je ne puis pas te faire duchesse ni te donner mon nom, lui dit-il, mais je veux t'en donner une part, et désormais tu t'appelleras Cara. Ils s'aimèrent pendant quatre ans. Et ce fut ainsi qu'Hortense devint à la mode. Était-il possible qu'il en fût autrement pour la maîtresse d'un homme comme le duc, sur qui tout Paris avait les yeux? Le duc, vous devez le savoir, était poitrinaire, et la vie à outrance qu'il menait ruinait sa faible santé. Les choses en vinrent à ce point qu'on lui ordonna le séjour de Madère. Hortense l'y accompagna. Il s'y ennuya et voulut revenir. En bateau, il mourut dans les bras de celle qu'il aimait; et ce fut son cadavre qu'elle ramena à Paris.

Elle s'arrêta, la voix voilée par l'émotion; mais après quelques minutes elle continua: