«Je n'accepterai ni l'une ni l'autre; ce n'est pas pour entraîner cette pauvre enfant dans ma chute et la perdre avec moi que je l'ai élevée.

«Tant que je serai vivant, Madeleine sera ma fille; le jour où je serai mort elle deviendra la fille de ton père.

«Il faut donc qu'elle soit orpheline.

«Je n'ai pas besoin de te développer cette idée, qui s'imposera à ton esprit avec toutes ses conséquences; c'est elle qui a déterminé ma résolution.

«Nos dissentiments et notre rupture n'ont point changé mes sentiments à l'égard de ton père; je sais quelle est sa générosité, sa bonté, son affection pour les siens, et quant à toi, mon cher Léon, je connais ton coeur plein de tendresse et de dévouement; Madeleine va perdre en moi un père qui lui serait un fardeau; elle trouvera en vous une famille, en toi un frère.

«Je sais que je n'ai pas besoin de consulter ton père à l'avance et de lui demander son consentement; il acceptera Madeleine, parce qu'elle est sa nièce; mais à toi, mon cher Léon, je veux la confier par un acte solennel de dernière volonté.

«La pauvre enfant va éprouver la plus horrible douleur qu'elle ait encore ressentie; je te demande d'être près d'elle à ce moment, afin que, lorsqu'elle sera frappée, elle trouve une main qui la soutienne, et un coeur dans lequel elle puisse pleurer.

«Demain tout sera fini pour moi.

«Je ne peux pas retarder davantage l'exécution de ma résolution: ma guérison est impossible, ma destitution est imminente, et la perte complète de la vue peut se produire d'un moment à l'autre; j'ai pu encore écrire cette lettre tant bien que mal en enchevêtrant très-probablement les lignes et les mots, dans huit jours je ne le pourrais peut-être plus; dans huit jours je ne pourrais pas davantage me conduire, et Madeleine ne me laisserait pas sortir seul.

«Et précisément, pour accomplir ce que j'ai arrêté, il faut que je sorte seul; nous sommes à la veille d'une grande marée, et demain la mer découvrira une immense étendue de rochers jusqu'à deux kilomètres au moins de la côte; je partirai pour aller à la pêche ainsi que je l'ai fait souvent; je n'en reviendrai point; je serai tombé dans un trou, ou bien je me serai laissé surprendre par la marée montante; ma mort sera le résultat d'un accident comme il en arrive trop souvent sur ces grèves; toi seul sauras la vérité, et j'ai assez foi en ta discrétion pour être certain que personne,—je répète et je souligne personne,—personne au monde ne la connaîtra.