—Entendons-nous: certainement je suis offusqué de voir un homme comme Léon, beau garçon, intelligent, distingué, mon fils, qui pourrait prendre des maîtresses où il voudrait, devenir l'amant d'une lorette, d'une courtisane à la mode; oui, très-certainement cela me blesse; mais enfin, d'un autre côté, ce n'est pas sans un sentiment de soulagement que je vois Léon échapper à l'influence sous laquelle il était;—Cara le guérira de Madeleine.
—Moi, mon cher, je ne vois pas du tout les choses à votre point de vue, et je ne peux pas me réjouir de voir Léon l'amant de Cara.
—Vous la connaissez?
—Je sais d'elle ce que sait tout Paris, et voilà pourquoi je suis jusqu'à un certain point effrayé de penser que Léon va subir son influence. N'oubliez pas comment Léon a été élevé et quelles étaient ses dispositions dans sa première jeunesse.
—Il me semble que Léon a été aussi bien élevé qu'il pouvait l'être.
—Certainement, mais rappelez-vous ses admirations de collégien pour ces femmes qui, à un degré quelconque, étaient des Cara. Vous vous contentiez de hausser les épaules quand nous le voyions, le nez collé contre les vitres, regardant leur défilé. Et vous haussiez les épaules encore quand vous le preniez à lire ces journaux ou ces romans qui ont la prétention d'être l'expression du high-life parisien. Il ne vous faisait point part de ses idées, bien entendu, mais avec moi il regimbait quand je me moquais de lui, et j'ai pu juger alors combien était vive sa curiosité de savoir quelle était cette existence qui l'attirait et le fascinait. Pour moi c'est un miracle que jusqu'à ce jour il n'ait pas fait de grosses folies, et je ne m'explique sa sagesse que par la nullité ou la sottise des femmes qui n'auront pas su le prendre et le retenir. Mais Cara n'est pas de ces femmes: elle n'est pas nulle, elle n'est pas sotte.
—Qu'est-elle, donc? C'est pour que vous me le disiez que je vous parle d'elle, ou tout au moins pour que vous me disiez ce que vous en savez.
—Cara, que dans son monde on appelle Carafon, Caramel, Carabosse, Caravane, Carapace et surtout Caravansérail,—ce qui, eu égard à ses moeurs hospitalières, est une sorte de qualificatif parfaitement justifié,—Cara, de son vrai nom, est mademoiselle Hortense Binoche, née à Montlignon, dans la vallée de Montmorency, de parents pauvres et peu honnêtes. Son enfance ne fut pas trop malheureuse, car à neuf ans elle séduisit par sa gentillesse,—vous voyez qu'elle a commencé de bonne heure,—une vieille dame riche qui la fit élever dans un couvent. Malheureusement, la vieille dame mourut, et alors commença pour la jeune fille une existence de misère horrible. On la retrouve au bout de quelques années la maîtresse du duc de Carami. C'est le temps de sa splendeur. Elle tue le duc ou il se tue tout seul, ce dont d'ailleurs il était bien capable, et par son testament il laisse une partie de ce qui restait de sa fortune à sa maîtresse. Le testament est attaqué pour captation, et c'est Nicolas qui plaide contre Cara. Vous savez quelle est la manière de plaider de Nicolas, quel est son système de personnalités et d'injures; il a formé son dossier avec des notes qui lui ont été fournies par la préfecture de police, il lit ces notes et montre ce qu'a été Cara depuis l'âge de treize ans, c'est-à-dire depuis son arrivée à Paris. Jamais réquisitoire n'a été plus écrasant, et ce qui lui donne un caractère de cruauté réelle, c'est la présence de Cara à l'audience. Quand Nicolas se tait, elle se lève et s'avance à la barre dans sa toilette de deuil de veuve, simple, chaste cependant élégante. Elle demande à donner quelques explication et prend la parole: «Tout ce qu'on vient de dire de moi est vrai, au moins pour le fond; oui, je suis née dans le ruisseau, j'en conviens, mais peut-on me faire responsable de la fatalité de ma naissance? oui, mon enfance s'est passée dans la fange, mais quand j'ai eu la force de vouloir et de lutter, j'en suis sortie. Mais que dire de celles qui, nées dans le ciel, descendent volontairement dans le ruisseau; que dire de la fille d'un des plus riches banquiers de Paris, d'un pair de France, qui se marie, enceinte de cinq mois?» Là-dessus, comme vous le pensez bien, le président, indigné, lui coupe la parole. Elle s'assied avec calme; elle avait dit ce qu'elle voulait dire: La fille du pair de France se mariant enceinte, c'était la duchesse de Carami. Voilà qui vous fera connaître Cara, mieux que de longues explications. Vous voyez de quoi elle est capable, et quelle est sa résolution, quelle est son audace quand on l'attaque.
Et M. Haupois-Daguillon resta un moment absorbé dans la réflexion; depuis quelques instants déjà, il avait perdu le sourire de confiance et d'assurance avec lequel il avait abordé cet entretien.
—J'allais oublier de vous dire que Cara a une soeur aînée, Isabelle. Toutes deux ont suivi la même carrière; mais, tandis qu'Isabelle a demandé la fortune au monde de la politique et de l'administration, ce qui lui a valu de puissantes protections, Cara l'a demandée au monde commercial et financier. Après l'expérience du duc de Carami, qui avait mal fini, elle s'est adressée aux fils de famille de la haute banque et du haut commerce, trouvant là des avantages moins brillants peut-être que ceux que rencontrait sa soeur, mais à coup sûr plus sérieux et plus productifs. Vous donner la liste des gens à la fortune desquels elle a fait une large brèche m'est difficile en ce moment; mais nous trouverons des noms si vous en désirez.