—Je sais bien qu'il est encore une autre preuve que tu pourrais te donner si le doute effleurait ton esprit: c'est que, si j'avais été une femme avide, si j'avais été inspirée par l'intérêt dans le choix de mon amant, je n'aurais pas été assez maladroite ni assez mal avisée pour te prendre.
Disant cela, elle l'avait regardé à la dérobée, mais il n'avait pas bronché.
Alors elle avait continué de façon à préciser ce qu'elle voulait dire:
—Cela t'étonne, n'est-ce pas, de m'entendre parler ainsi d'un homme tel que toi, et cependant, si tu veux réfléchir, tu sentiras combien mes paroles sont raisonnables. Si ton père est riche, il l'est d'une bonne petite fortune bourgeoise qui n'a rien à voir avec le grand luxe; et puis il connaît le prix de l'argent; c'est un commerçant, et il ne laisserait assurément pas écorner un morceau de cette fortune sans s'en apercevoir, et sans pousser des cris de chat qu'on écorche tout vivant. D'autre part, elle n'est pas à toi cette fortune, elle est à ton père, à ta mère, qui sont jeunes encore, et qui, je te le souhaite de tout coeur, ont peut-être vingt ans, ont peut-être trente ans à vivre. Il y aurait donc là encore, tu le vois maintenant, une sorte de preuve pour démontrer que je ne suis pas celle qu'on dit; mais elle ne me suffit pas.
—Que veux tu donc?
—Je te l'ai dit, qu'aucune question d'argent ne puisse se mêler à notre amour; voilà pourquoi désormais tu ne me feras plus des cadeaux qui valent 15 ou 20,000 francs. Mais, si je ne veux pas accepter de toi ce qui a une valeur matérielle, je te demande et j'exige ce qui à mes yeux est sans prix: tes soins, ton temps, ta tendresse, ton amour, ton amitié, ton estime, tout ce que le coeur, mais le coeur seul, peut donner. Et, de ce côté, tu verras que je te demanderai beaucoup. Ainsi laisse-moi te faire un reproche à ce sujet: depuis que nous nous aimons, c'est à peine si tu as dîné ici cinq ou six fois. Ça n'était pas là ce que j'avais espéré et la preuve c'est que j'avais pris une cuisinière pour toi. La première fois que tu as accepté mon dîner, j'ai très-bien vu que mon ordinaire ne te convenait pas et que tu étais plus difficile que moi; alors tout de suite j'ai renvoyé ma cuisinière, qui était bien suffisante pour moi, et j'ai pris à ton intention un cordon bleu.
—Tu as fait cela!
—Et j'en ferai bien d'autres. Comment m'en as-tu récompensée? Tu as trouvé ma cuisine meilleure, cela est vrai; mais tu ne lui as guère fait plus d'honneur que si elle avait continué d'être médiocre. Est-ce que tu ne devrais pas rester à déjeuner avec moi tous les matins; est-ce que tu ne devrais pas revenir dîner tous les soirs? Comprends donc que je suis affamée de joies que je ne connais pas: celles de l'intérieur, du tête-à-tête, du ménage. Révèle-les moi ces joies, fais-les moi goûter, que je te doive ce bonheur! As-tu peur de t'ennuyer près de moi? Non, n'est-ce pas? Eh bien, restons ensemble le plus que nous pourrons, toujours. Est-ce que nous n'avons pas mille choses à nous dire, et, lorsque nous nous séparons, est-ce que nous ne nous apercevons pas que nous n'avons presque rien dit? Ah! cette vie à deux, à un, comme je la voudrais étroite et fermée, si intime qu'il n'y ait place entre nous que pour ce qui est toi et pour ce qui est moi!
Cette vie intime à deux c'était celle que Léon avait si souvent rêvée, si souvent désirée en ses heures d'isolement; aussi ce langage dans la bouche de sa maîtresse l'avait-il profondément ému.
—Si tu n'étais pas libre, avait-elle dit en continuant, je ne te parlerais pas ainsi, et je ne serais pas femme, je l'espère, à te faire manquer ta vie, pour la satisfaction de notre bonheur. Mais justement tu es maître de toi, et je ne pense pas que tu oseras me dire que tu dois me sacrifier à ta boutique. Me le dis-tu?