—J'ai l'honneur de connaître M. et madame Haupois-Daguillon, avec qui j'ai fait plusieurs fois des affaires; ils sont encore jeunes l'un et l'autre, pleins de santé; ils peuvent vivre longtemps encore.
—Je l'espère.
—J'en suis convaincu; on ne désire pas généralement la mort de ses parents, seulement ... il peut arriver qu'on l'escompte, et ce n'est pas notre cas. Nous sommes donc en présence d'un fils de famille, qui aura une belle fortune un jour, mais qui présentement n'offre comme garantie que des espérances; encore ces espérances peuvent-elles ne pas se réaliser; il peut mourir avant ses parents; il peut être pourvu d'un conseil judiciaire; ses parents peuvent vivre vingt ans, trente ans; vous voyez combien les conditions sont mauvaises; je ne dis pas cependant qu'elles soient telles qu'il faille considérer ce prêt comme impossible, je dis seulement que je dois consulter mes clients, car je ne suis qu'un intermédiaire; et je dis encore que cette absence de garantie rendra probablement le loyer de l'argent assez cher, car on le proportionnera au risque couru.
Il ne fallut pas longtemps à Brazier pour consulter ses clients, et le surlendemain il communiqua à Léon la réponse que celui-ci attendait, sinon avec inquiétude, il avait prévu que l'affaire se ferait, au moins avec une curiosité impatiente de savoir quelles en seraient les conditions.
Elles furent dures, très-dures.
Le temps n'est plus où les usuriers vendaient à leurs clients des collections de crocodiles empaillés ou de vieux habits; mais si les crocodiles et les vieux habits ne sont plus de mode, les procédés de messieurs les usuriers sont toujours les mêmes, sinon dans la forme, au moins dans le fond.
—Nous ne pouvons faire l'affaire, dit Brazier, qu'à une condition, c'est que nous prendrons toutes nos sûretés contre les procès. Pour cela il faut que nous donnions une cause absolument inattaquable à notre prêt. En ce moment, quelles raisons avez-vous pour emprunter une si grosse somme? Aucune aux yeux d'un tribunal. Il faut que vous en ayez. Vous verrez comme il est utile en ce monde d'avoir un bon petit défaut honnête qui cache un vice qui ne l'est pas. Voici donc ce que je suis chargé de vous proposer. Nous vous vendons une écurie de course: oh! en steeple seulement, trois bons chevaux que nous vous vendons à des prix de faveur. Alors voyez comme votre condition change vous faites des affaires, vous subissez des pertes, notre prêt s'explique et se justifie. Quand je dis que vous subissez des pertes, j'ai en vue les explications à donner en justice; car, en réalité, j'espère, je suis sûr que nos trois chevaux vous feront gagner de l'argent, beaucoup d'argent; en une saison ils peuvent vous permettre de nous rembourser; ne dites pas non, puisque vous ne les connaissez pas: c'est Aventure, Diavolo et Robber. Si vous ne voulez pas faire courir sous votre nom, vous prenez un pseudonyme; que dites-vous de capitaine Thunder?
Léon ne dit rien, pas plus à propos du capitaine Thunder qu'à propos d'Aventure, de Diavolo, de Robber, de l'assurance sur la vie qu'on l'obligea de contracter, ni des 150,000 francs de billets qu'on lui fit signer pour lui livrer l'écurie de course et les 80,000 francs; il était pris; il n'avait rien à dire. Au reste l'écurie de course ne lui déplaisait pas trop. C'était un billet à la loterie qu'il prenait, et, dans les conditions où il allait se trouver avec les échéances qui le menaçaient, c'était une sorte de soutien pour lui que ce billet de loterie; pourquoi ne gagnerait-il pas un jour ou l'autre?
Il voulut faire les choses noblement avec Cara, et de telle sorte qu'elle ne pût pas croire qu'il avait des doutes sur la réalité du chiffre des dettes accusé par Louise.
—Voici ce que j'ai pu me procurer sur tes valeurs, dit-il à Cara en lui remettant 70,000 francs; si tu as d'autres dettes que celles dont tu m'as parlé, paye-les; si tu n'en as pas, garde ce qui te restera.