—Voici un billet de 10,000 francs, dit-il; faut-il le payer?
À madame Haupois-Daguillon il ne fallut pas beaucoup de temps non plus pour reconnaître l'écriture de son fils; mais la surprise fut si forte chez elle qu'elle resta un moment sans rien dire; puis, se remettant peu à peu, elle tourna vers Savourdin un visage pâle, mais calme:
—Mon fils ne vous avait donc pas prévenu? dit-elle.
—Non, madame, et voilà pourquoi je viens vous demander s'il faut payer.
—Vous demandez s'il faut payer un billet signé Haupois-Daguillon, vous! Payez vite: c'est déjà trop de retard.
Et, comme il tournait vivement sur ses talons, elle l'arrêta d'un signe de la main:
—Je vous autorise à faire remarquer à mon fils qu'il doit vous prévenir des billets mis en circulation; venant de vous cette observation lui fera mieux comprendre ce que son oubli a de regrettable.
Ce fut tout; mais les employés qui dans la journée eurent affaire à «madame», comme on l'appelait dans la maison, furent reçus de telle façon qu'il fut évident pour tous qu'il se passait quelque chose de grave; seulement, comme Savourdin se garda bien de parler du billet, on ne sut pas ce qui motivait cette humeur.
Madame Haupois-Daguillon ne quitta son bureau qu'à l'heure ordinaire pour aller dîner rue de Rivoli: elle trouva son mari installé dans la salle à manger, à sa place, et l'attendant tranquillement les deux coudes sur la table, lisant son journal étalé devant lui. Cette table était servie comme à l'ordinaire, c'est-à-dire avec trois couverts, ceux du maître et de la maîtresse de maison en face l'un de l'autre, celui de Léon à un bout; car bien qu'il ne partageât plus souvent les repas de ses parents, son couvert était mis chaque jour comme si on l'attendait sûrement, et c'était avec cette place vide devant les yeux que son père et sa mère avaient le chagrin de dîner presque chaque soir on tête-à-tête; moins tristes encore cependant quand ils étaient seuls que lorsqu'ayant des invités, ils étaient obligés d'excuser leur fils empêché, «qui ventait de les prévenir qu'à son grand regret, il lui était impossible de dîner avec eux ce soir-là.»
Madame Haupois-Daguillon laissa son mari dîner, mais pour elle il lui fut impossible d'avaler un morceau de viande. Ce ne fut qu'après le départ du valet de chambre qui les servait et les portes closes qu'elle prit dans sa poche le billet de Léon et le tendit à son mari: