Le résultat naturel de cette exaspération avait été de le rapprocher de Cara: cela était obligé, étant donné sa nature; il avait besoin d'être plaint, d'être aimé, de ne pas se sentir isolé.
Et c'était de la meilleure foi du monde qu'il se trouvait abandonné et isolé. Enfant, il avait vu ses parents absorbés par le soin de leurs affaires n'avoir presque pas de temps à lui donner et consacrer tous leurs efforts à faire fortune, le grand but, la joie suprême de leur vie. Plus tard, c'était encore ce souci de la fortune qui les avait empêchés de lui accorder Madeleine pour femme. Et maintenant, c'était toujours à la question d'argent qu'ils le sacrifiaient.
Cara, voyant cet accès de tendresse et en comprenant très-bien la cause, n'avait eu garde de le contrarier; elle l'avait plaint comme il lui était si doux de l'être, elle l'avait aimé comme il désirait l'être; elle avait été toute à lui, entièrement pleine de ces prévenances et de ces câlineries qu'une mère a pour son enfant malheureux: maîtresse, mère, soeur et même soeur de charité, elle avait été tout cela à la fois.
Comment ne l'eût-il pas aimée pour cet amour qu'elle lui témoignait alors qu'il se sentait si malheureux. Ce n'était plus la brillante Cara qu'il voyait en elle, c'était la douce et affectueuse Cara qui le consolait, une femme de coeur tendre et aimante.
Avant que le jugement fût rendu, Capa avait pu apprécier les changements qui s'étaient faits, non-seulement dans le coeur de son amant, mais encore dans son esprit; elle avait pu se rendre compte de l'empire qu'elle avait pris sur lui et de la solidité des liens par lesquels il lui était attaché: il ne sentait plus que par elle, il ne voyait plus que par elle, et, ce qui était d'une bien plus grande importance encore, il ne voyait plus que comme elle voulait qu'il vît, et cela sans désir de la flatter, mais tout naturellement, par accord de la pensée.
Cet état changeait si complétement la situation, qu'après avoir commencé par souhaiter ardemment que la demande en nomination d'un conseil judiciaire fût repoussée, elle en vint à se demander s'il ne valait pas mieux au contraire qu'elle fût admise: repoussée, Léon pouvait se réconcilier avec ses parents; admise, il ne le pouvait plus et alors il était tout à elle.
Il est vrai qu'il l'était sans rien pouvoir faire; mais son incapacité d'emprunter et d'aliéner ne serait pas éternelle; et puis, d'ailleurs, elle ne s'applique qu'aux biens, cette incapacité.
Et quand cette idée se présenta pour la première fois à son esprit, elle se mit à rire toute seule silencieusement: ils étaient vraiment prudents et prévoyants les gens qui faisaient les lois; ah! oui, bien prudents, bien perspicaces dans les savantes précautions qu'ils prenaient pour empêcher les jeunes gens de se ruiner!
Le jour du jugement, elle voulut accompagner Léon jusqu'à la porte du Palais, et elle l'attendit là, à moitié cachée au fond de sa voiture. À la façon dont il descendit les marches du grand escalier, elle vit que le conseil judiciaire était accordé, mais elle n'en ressentit aucune contrariété. Cependant, quand il monta en voiture, elle l'enveloppa maternellement dans ses deux bras et elle le tint longuement, passionnément serré contre elle, puis, le regardant en face avec des yeux un peu égarés:
—Si tout est fini avec tes parents, dit-elle, je te reste, moi, je te reste seule; c'est quand on est malheureux qu'il est bon d'être aimé; tu verras comme je t'aime.