En effet, avec ce que Cara avait retiré de son mobilier, elle avait meublé pour Léon et pour elle un appartement rue Auber, petit, il est vrai, mais tout à fait élégant, et, bien entendu, elle n'avait eu garde de laisser vendre les choses auxquelles elle tenait pour une raison quelconque, valeur intrinsèque ou affection.

C'était ainsi qu'elle avait réservé sa chambre entière, tout son cabinet de toilette, une partie des meubles du salon et de la salle à manger, si bien que sans dépenser presque rien elle s'était organisé un intérieur charmant, un vrai nid, au centre de Paris, de façon à faire de sérieuses économies sur les voitures.

Et cependant, malgré ce prélèvement, son catalogue, grossi d'ailleurs par une assez grande quantité d'objets fournis par le commissaire-priseur et l'expert chargés de la vente, avait présenté un chiffre total de trois cent quarante numéros bien suffisants pour attirer les acheteurs: sous la rubrique bijoux, il y avait onze montres non chiffrées, dix-sept cravaches à pomme d'or sans initiales et vingt-deux porte-mine aussi en or et également sans initiales, le tout entièrement neuf et n'ayant jamais servi, car aussitôt données, montres ou cravaches avaient été serrées pour être vendues un jour.

De tout ce qui peut allumer les enchères, Cara n'avait refusé que deux moyens: vendre chez elle, ce qui est la suprême attraction pour le monde bourgeois, et diriger sa vente ou même simplement y assister; mais ni l'un ni l'autre de ces moyens n'entraient dans ses habitudes discrètes, et les employer, si avantageux qu'ils pussent être, eût été donner un démenti à sa vie entière: elle ressemblait ou tout au moins elle avait la prétention de ressembler à ces fleurs qu'on voyait toujours chez elle; elle se cachait comme la violette, et il fallait la chercher pour la trouver.

Malgré cette absence, sa vente obtint un très-beau succès; elle produisit le chiffre respectable (respectable en tant que chiffre, bien entendu), de trois cent et quelques mille francs, qui, reproduit par «les journaux bien informés», fit rêver plus d'une pauvre fille, acharnée à l'ouvrage de sept heures du matin à dix heures du soir et gagnant quinze sous par jour.

Pendant que les commissionnaires de l'hôtel des ventes déménageaient l'appartement du boulevard Malesherbes, et pendant que, de leur côté, les tapissiers aménageaient l'appartement de la rue Auber, Cara et Léon, pour échapper à ces ennuis, passaient quelques jours à Fontainebleau, se promenant sentimentalement dans la forêt, seuls, en tête à tête, oublieux du passé et se jetant passionnément dans les jouissances de l'heure présente.

Ce fut à Fontainebleau que Cara reçut la lettre de son commissaire-priseur, lui annonçant que le produit de sa vente s'élevait à 319,423 francs. Elle n'en dit rien à Léon, et ce fut seulement quand le tapissier la prévint que tout était prêt dans l'appartement de la rue Auber qu'elle parla de revenir à Paris.

Elle avait voulu s'occuper seule du choix et de l'arrangement de ce nouvel appartement, et ce devait être une surprise pour Léon d'y faire son entrée pour la première fois.

C'en fut une en effet, ou, pour mieux dire, la soirée fut remplie pour lui par une série de surprises.

Partis de Fontainebleau dans l'après-midi, ils étaient arrivés à Paris pour l'heure du dîner, et à peine entrés dans le salon, avant même d'avoir pu visiter l'appartement, Louise était venue les prévenir que le dîner était servi.