Ainsi que Cara l'avait pressenti, Léon aurait été gêné «qu'on dît qu'il demeurait chez sa petite femme»; plus que gêné, honteux, et il n'y aurait point demeuré. Mais l'arrangement de l'appartement particulier leva tous les scrupules: aux yeux du monde il était là chez lui, et c'était chez lui qu'on pouvait venir le trouver, chez lui qu'il pouvait donner des rendez-vous, non chez sa maîtresse. Les convenances étaient sauvées, et Léon n'était pas homme à se mettre volontiers au-dessus des convenances,—cette religion bourgeoise. En réalité c'était lui qui payait le loyer, lui qui payait toutes les dépenses, et l'argent avec lequel il ferait ses paiements lui avait coûté assez cher pour qu'il le considérât comme lui appartenant. Sa conscience était donc en repos; en tout cas il pouvait trouver des arguments pour la calmer lorsqu'elle avait des velléités de protestation ou de révolte, ce qui, à vrai dire, arrivait assez souvent.

Pendant ce temps M. et madame Haupois-Daguillon, pleins de confiance en ce que Favas leur avait dit, et aussi en ce que leur gendre, le baron Valentin, leur avait répété, attendaient leur fils et, pour sa rentrée, M. Haupois-Daguillon avait, avec sa femme, préparé une petite allocution dont l'effet, croyaient-ils, devait produire un heureux résultat:

—De ce que tu as été entraîné à des actes de prodigalité que nous avons dû, bien malgré nous, arrêter, il ne s'en suit pas que nous recourrons contre toi à des mesures de rigueur. Il n'y aura qu'une chose de changée dans notre situation, tu continueras donc de toucher ta pension comme par le passé et aussi tes appointements; seulement comme nous désirons que tu prennes une part plus active dans la direction de notre maison, nous augmentons ta part d'intérêt, nous la portons à 10 pour 100, certains à l'avance que par ton assiduité au travail tu voudras justifier notre confiance.

Ce petit discours débité simplement, amicalement, bras dessus, bras dessous en se promenant, en ami indulgent plutôt qu'en père justement irrité, devait être selon eux tout à fait irrésistible.

Cependant ce n'était pas tout; la mère, elle aussi, aurait quelque chose à dire à son fils, amicalement; tendrement:

—Pour ton avenir, il ne faut pas que des billets signés de ton nom soient protestés; chaque fois qu'on en présentera un, la caisse refusera de le payer, mais tu m'avertiras et je te donnerai les fonds que tu porteras toi-même chez l'huissier.

Le "toi-même" serait légèrement souligné et seulement de façon à bien marquer le témoignage de confiance.

Comment l'enfant prodigue rentrant dans la maison paternelle ne serait-il par touché par ces témoignages d'affection!

Mais l'enfant prodigue n'était pas rentré; et, les affiches annonçant la vente de Cara avaient frappé leurs yeux: Mobilier moderne, diamants, par suite du départ de mademoiselle C....

"Par suite de départ"; comme ces mots leur avaient été doux! Et M. Haupois-Daguillon, rentrant de sa promenade et ayant dit à sa femme qu'il avait vu cette affiche, celle-ci avait voulu descendre dans la rue pour la lire elle-même. Ah! comme son coeur de mère avait battu en lisant cette ligne: "Par suite du départ de mademoiselle C..."; mais comme en même temps son imagination de femme honnête avait travaillé en lisant la longue énumération de l'affiche: Meubles d'art, marbres, tableaux, diamants, voitures, c'était par le luxe que ces femmes séduisaient les jeunes gens, et c'était pour entretenir ce luxe que ceux-ci se ruinaient.