—C'est pendant cette syncope que Louise effrayée m'a écrit; mais comment a-t-elle su que j'étais chez Byasson?

—Je ne sais pas, il faudra le lui demander. Assurément ce n'est pas moi qui le lui ai dit, car je suis fâchée qu'elle t'ait écrit.

—Comment, tu es fâchée que je sois revenu?

—Cela paraît absurde, n'est-ce pas, cependant cela ne l'est pas. Oui, je suis heureuse, la plus heureuse des femmes que tu sois revenu, mais j'aurais voulu que tu revinsses de ton propre mouvement et non pas ramené par la lettre de Louise. Si ton ami Byasson t'a emmené chez lui, ce n'était point, n'est-ce pas, pour te montrer ses tableaux ou ses curiosités, c'était pour tâcher de te décider à te séparer de moi et à rentrer chez ton père. Ne me dis pas non, c'est cette pensée, ce sont ces discours que j'entendais qui m'ont étouffée et qui ont provoqué ma syncope. Quand j'en suis venue à bien préciser la situation et à me dire: écoutera-t-il la voix de son ami ou écoutera-t-il celle de son amour? retournera-t-il chez son père ou reviendra-t-il ici? l'angoisse a été si poignante que je me suis évanouie. Mais, malgré tout, malgré l'état affreux dans lequel j'étais, j'aurais voulu que Louise ne t'écrivît pas. Livré à toi-même tu aurais seul décidé cette situation, c'est-à-dire notre avenir à tous deux, ma vie à moi. C'était une épreuve, elle eût été telle qu'il ne serait plus resté de doute après. Si tu avais été chez ton père, je serais peut-être morte, mais qu'importe la mort, c'est la fin. Au contraire, si tu étais revenu près de moi, librement, quelle joie! Tu veux me dire que tu es venu, cela est vrai, mais tu es venu, tu l'as reconnu tout à l'heure, parce que Louise t'a écrit que j'étais en danger. Il n'y a pas eu lutte dans ton coeur; il n'y a pas eut choix. Et c'était sortir triomphante de cette lutte que j'aurais voulu. C'était ce choix qui aurait calmé mes alarmes. Tu es accouru après avoir lu la lettre de Louise, la belle affaire en vérité chez un homme tel que toi qui est la bonté même! Pitié n'est pas amour. Aussi je veux que tu retourne chez ton ami Byasson, non tout de suite, mais demain, après-demain, il reprendra son prêche où il a été interrompu, et tu décideras en connaissance de cause, librement.

Il arrive bien souvent qu'on ne permet une chose que pour la défendre.

Léon, devant retourner chez Byasson pour faire un choix entre sa famille et sa maîtresse, n'y retourna pas, car y aller eût été avouer qu'il pouvait être indécis, et que la lettre de Louise l'avait précisément arraché à cette indécision.

Quant à la façon dont cette lettre lui était parvenue, il en avait eu, même sans la demander, l'explication la plus simple et la plus naturelle: dans sa crise, Cara avait prononcé plusieurs fois, sans en avoir conscience, le nom de Byasson, et Louise, perdant la tête, avait imaginé qu'il fallait envoyer chez ce monsieur dont elle avait trouvé l'adresse dans le Bottin.

Byasson, ne voyant pas Léon revenir bientôt comme celui-ci en avait pris l'engagement, lui écrivit; mais Léon ne reçut pas ses lettres qui furent remises à Louise par la concierge, et par Louise à Cara; alors il vint lui-même rue Auber, mais il eut beau sonner, sonner fort, on ne lui ouvrit pas. Il sonna à la porte de Cara, Louise lui répondit que madame était à la campagne. Il revint le lendemain; le concierge, sans le laisser monter, l'arrêta pour lui dire que M. Léon Haupois était en voyage; quelques jours après on lui fit la même réponse.

C'était évidemment un parti pris; le mieux dans des conditions était donc de ne pas brusquer les choses; il était plus sage d'attendre, de veiller et de saisir une occasion favorable quand elle se présenterait; ce qui devait arriver un jour ou l'autre.

Cara eut alors toute liberté de pratiquer sur Léon le système de l'absorption, à petites doses, lentement, savamment, et chaque jour elle se rendit plus chère, surtout plus indispensable.