Quand M. et madame Haupois-Daguillon entendirent parler d'un million, ils faillirent être suffoqués tout d'abord par la surprise et ensuite par l'indignation.
—Assurément vous avez raison de pousser de hauts cris, dit Byasson, et cependant je vous conseillerais de donner ce million, si j'étais bien convaincu qu'il vous débarrassera à jamais de cette femme.
—Y pensez-vous!
—J'y pense d'autant mieux que maintenant je la connais; je l'ai vue de près et je sais de quoi elle est capable: or elle est capable, parfaitement capable, de se faire épouser par Léon.
—Mon fils!
Si Cara n'avait demandé qu'une somme peu importante, on aurait pu entrer en arrangement avec elle; mais quel arrangement tenter en prenant un million pour base des conditions de la paix? cent mille francs, on les aurait donnés; un million ce serait folie de le risquer en ayant si peu de chances de réussir.
Et cependant il fallait faire quelque chose; plus que tout autre, Byasson qui avait vu Cara en sentait la nécessité, et il avait fait partager ses craintes à madame Haupois-Daguillon.
Alors il se passa ce qui arrive bien souvent dans les cas désespérés: tandis que madame Haupois-Daguillon, qui était pieuse, demandait un miracle à Dieu, à la Vierge et à tous les saints du paradis, Byasson qui n'avait pas la même confiance dans les moyens surnaturels se décidait à risquer une tentative pour voir s'il ne pourrait pas obtenir aide et assistance auprès de l'autorité. Ancien juge au tribunal de commerce, membre de plusieurs commissions permanentes du ministère de l'agriculture et du commerce, il avait des relations dans le monde officiel dont il pouvait user et même abuser, et il n'hésita pas a recourir à leur influence plus ou moins légitime pour arracher Léon des mains de Cara. Il lui était resté dans la mémoire des histoires de femmes appartenant au monde de Cara qui avaient été expulsées de Paris ou qu'on avait fait enfermer; pourquoi ne lui accorderait-on pas une mesure de ce genre? Si on la lui refusait, peut-être lui procurerait-on, peut-être lui suggérerait-on un autre moyen d'arriver à ses fins: ce n'était pas dans des circonstances aussi graves qu'on pouvait se permettre de rien négliger; le possible, l'impossible devaient être tentés.
Il connaissait à la préfecture de police un haut fonctionnaire sous la direction duquel se trouvaient les arrestations et les expulsions, ainsi que le service des moeurs. Il l'alla trouver, accompagné de M. Haupois-Daguillon, et il lui exposa son cas: le fils de son meilleur ami, Léon Haupois-Daguillon, était l'amant d'une femme connue sous le nom de Cara dans le monde de la galanterie, et cette femme menaçait de se faire épouser si on ne lui payait pas la somme d'un million; dans ces conditions, que faire? Le jeune homme était si aveuglé, si fasciné qu'il se pouvait très-bien qu'il se laissât entraîner à ce honteux mariage.
M. Haupois ne put pas laisser passer cette parole sans dire que pour lui il ne croyait pas ce mariage possible; mais, bien que, jusqu'à un certain point, rassuré de ce côté, il n'en désirait pas moins voir finir une liaison déshonorante qui faisait son désespoir et celui de toute sa famille.