—Tu me jures que quand ta mère t'a gardé à dîner tu as été peiné de ne pouvoir me prévenir, je le crois; mais ce n'est pas cela que je veux dire. Je t'en veux de n'avoir pas eu l'idée de monter ici quand ton vieux Jacques t'a remis la lettre de ta mère, car cela ne t'aurait pris que quelques minutes à peine, et tu ne m'aurais pas laissé dans l'angoisse; niais ce n'est pas la question du temps qui t'a retenu; c'en est une autre: tu as eu peur que je te garde.

—Je t'assure que non.

—Sois franc. Eh bien, tu as eu tort de penser que je pouvais t'empêcher d'aller voir ta mère malade, car la vérité est qu'il y a longtemps que je t'aurais envoyé près d'elle, même alors qu'elle était en bonne santé, si je l'avais osé. Est-ce que je n'ai pas tout intérêt, grand enfant, à ce que tu sois bien avec ta famille? Au début, oui, j'aurais pu craindre que ta famille te séparât de moi. Mais maintenant il faudrait que je fusse une femme sans coeur et même sans intelligence pour avoir cette crainte. Est-ce que je ne sais pas, est-ce que je ne sens pas que tu m'aimes comme je t'aime et que rien ne nous séparera? Cette crainte écartée, combien d'avantages j'aurais à une réconciliation! Je ne parle pas d'avantages matériels, ceux-là sont de peu d'importance pour moi. Mais si jamais ma suprême espérance se réalise, si jamais tu me prends publiquement, légitimement pour ta vraie femme, ce ne sera qu'avec l'assentiment de ta famille et non malgré elle. C'est donc d'elle que j'ai besoin, c'est son appui qu'il me faut. Ne sens-tu pas combien j'aurais été heureuse que ta mère pût apprendre que c'était moi qui t'envoyais près d'elle? Elle m'aurait su gré de ce commencement de réconciliation, et elle aurait compris que je n'étais pas la femme qu'elle s'imagine d'après de faux rapports. Tu vois donc que, loin de te retenir, j'aurais été la première à te dire d'aller l'embrasser.

—Quand Jacques m'a dit que ma mère était malade, je n'ai pensé qu'à cette maladie, et je suis parti sans autre réflexion; mais, quand elle m'a demandé de dîner avec elle, la pensée m'est venue alors que si tu pouvais me parler tu me dirais: «Reste».

—Oh! pour cela il faut que je t'embrasse.

Ce n'était pas la première fois que Cara parlait de son mariage, c'était peut-être la centième; mais toujours elle avait eu grand soin de le faire d'une façon incidente, en passant, tout d'abord comme d'une idée folle, puis comme d'un rêve irréalisable, puis peu à peu en précisant, mais de telle sorte cependant que Léon ne pût pas lui répondre d'une façon catégorique: cette réponse eût dû être un oui, elle l'eût bravement provoquée; mais comme à l'embarras de Léon, lorsqu'elle abordait ce sujet, il était évident que ce oui n'était pas prêt à venir, elle n'avait jamais voulu brusquer un dénoûment qui ne s'annonçait pas comme devant s'accorder avec ses désirs. Il fallait attendre, patienter, cheminer lentement sous terre, tendre les fils de la toile qui devait le lui livrer sans défense, et encore n'était-il pas du tout certain que cette heure sonnât jamais. Elle n'insista donc pas plus dans cette occasion sur cette idée de mariage qu'elle ne l'avait fait jusqu'à présent, et comme si elle n'en avait parlé que par hasard, elle passa à un autre sujet.

Que lui avait dit sa mère dans cette longue entrevue? Tout leur temps n'avait pas été employé à manger. Une réconciliation était-elle probable, était-elle prochaine?

Il hésita assez longtemps, mais elle le connaissait trop bien pour ne pas savoir lui arracher gracieusement et sans le faire crier ce qu'il voulait cacher.

—Cette réconciliation à laquelle tu pousses toi-même, dit-il enfin, serait possible si je voulais, si je pouvait accepter l'arrangement qu'on me propose.

—Quel qu'il soit, il faut le subir.