Il était évident que la famille de Léon, qui pendant assez longtemps avait laissé aller les choses, comptant sans doute sur la lassitude, la satiété ou toute autre cause de rupture, voulait maintenant se défendre vigoureusement: de là cette feinte maladie de la mère qui était inventée pour attendrir le fils; de là cette proposition de payer les billets Rouspineau et Brazier à condition que Léon quitterait Paris pendant deux mois; pendant cette absence on agirait sur lui, on le circonviendrait, on l'entraînerait.

Si Brazier et Rouspineau avaient été si menaçants en ces derniers temps, n'était-ce pas précisément pour rendre le séjour de Paris insupportable à Léon?

Déjà Cara avait eu des soupçons à ce sujet, et il lui avait semblé que les réclamations de ces deux créanciers, que leurs poursuites et que leurs criailleries devaient avoir une autre cause que le désir d'être payés par Léon.

La proposition de madame Haupois-Daguillon, arrivant juste après la période la plus violente de réclamations, persuada Cara que ses soupçons étaient fondés.

Réclamations insolentes des créanciers, maladie et proposition amicale de la mère, tout cela s'enchaînait et tendait à un même but: éloigner Léon, et ensuite ne le laisser revenir que quand il serait guéri de son amour.

Bien que cela parût logique à Cara, elle ne voulut pas s'en tenir à des présomptions si bien fondées qu'elles pussent être, il lui fallait une certitude, une preuve, et pour cela elle n'avait qu'à interroger Rouspineau et Brazier.

Sur Brazier elle n'avait pas de moyens d'action, et d'ailleurs le patriarche anglais était assez retors pour ne dire que ce qu'il voulait bien dire.

Mais avec Rouspineau il pouvait en être tout autrement: si Rouspineau avait en affaires les finasseries d'un paysan, elle aussi était paysanne d'origine, et la vie de Paris avait singulièrement aiguisé chez elle la finesse qu'elle avait reçue de la nature; et puis d'ailleurs elle avait sur Rouspineau, qu'elle connaissait depuis quinze ans, des moyens d'intimidation qui le feraient parler quand même il voudrait se taire.

Ce serait donc à lui qu'elle s'adresserait, et ce serait lui qui dirait le rôle que madame Haupois avait joué dans les tracasseries qui en ces derniers temps avaient rendu Léon si malheureux.

Que dirait Léon lorsqu'il verrait sa mère, sa mère malade, sa bonne mère poussant en avant les gens qui l'avaient harcelé et exaspéré?