Après un moment donné à l'émotion, elle poursuivit:
—Le second avertissement était moins clair: comment ne pas persévérer dans la vie qui était la nôtre? La première idée qu'il s'offrit à mon esprit fut celle de la rupture: je devais me séparer de toi. S'il m'avait été cruel de renoncer à ce projet de mariage qui assurait mon bonheur pour l'éternité, combien plus cruelle encore me fut la pensée de la séparation! J'avais pu, après bien des combats, abandonner l'espérance d'être ta femme; mais je ne pouvais pas t'abandonner toi-même, renoncer à notre amour, à mon bonheur, à la vie. Je me dis qu'il était impossible que telle fût la volonté de Dieu, et je cherchai un autre sens à ces paroles. C'est hier seulement que j'ai trouvé, et de ce moment j'ai abandonné ma cabine, guérie, pour monter sur le pont comme si j'étais insensible au mal de mer; voilà pourquoi je ne suis pas trop défaite; ah! si tu avais pu me voir il y a deux ou trois jours, je n'étais qu'un spectre: comment suis-je?
Elle resta un moment assez long à le regarder dans les yeux, en face de lui, et si près, que de son souffle elle lui faisait trembler la barbe.
Il voulut encore la prendre dans ses bras, mais doucement elle lui abaissa les mains qu'elle prit dans les siennes et qu'elle embrassa tendrement.
—Écoute-moi, dit-elle, je t'en prie, écoute-moi avec toute ton âme, sans distraction, sans pensée étrangère à ce qui nous occupe, car c'est ma vie que tu vas décider par un oui ou par un non; écoute-moi.
Et de nouveau, se penchant en avant, elle lui baisa les mains, mais cette fois fiévreusement, passionnément.
—Ce qui m'avait trompé, dit-elle, c'était la pensée que je devais renoncer à devenir ta femme. Ta femme par un mariage légal avec consentement de tes parents et publications, oui, à cela je dois renoncer. Mais ta femme par un mariage religieux, sans consentement de tes parents, sans publications; ta femme pour toi seul et pour Dieu; oui, voilà ce que je dois poursuivre, voilà ce que Dieu exige, voilà ce que je te demande, voilà ce que tu m'accorderas, si tu m'aimes, voilà ce que je vais exiger de toi et ce qui amènerait notre séparation si tu me le refusais. Je t'ai demandé de m'écouter tout à l'heure, je te répète ma prière à tes genoux; avant de parler, avant de répondre, avant de prononcer le oui ou non qui va décider notre vie à tous deux, notre bonheur ou notre malheur, comme tu voudras, écoute-moi jusqu'au bout.
Elle se laissa glisser à terre, et, jetant les bras autour de Léon, elle resta serrée contre lui, la tête levée, le regardant ardemment:
—Et ce que je te demande ce n'est rien qu'une marque d'amour, la plus grande, la plus haute que tu puisses me donner. C'est pourquoi tu me vois à tes genoux te priant, te suppliant à mains jointes comme si je m'adressais à Dieu. J'aurais persisté dans ma première idée d'exiger de toi un vrai mariage, je ne serais pas dans cette position. Je t'aurais dit simplement ce que je désirais et j'aurais attendu la réponse sans appuyer ma demande par un mot ou par un geste, car un vrai mariage légal m'aurait donné des droits que celui que j'implore ne me donnera jamais. Par un mariage légal je me serais trouvée ta femme aux yeux de la loi, c'est-à-dire que j'aurais partagé ta fortune, celle que tu recueilleras un jour dans la succession de tes parents, j'aurais porté ton nom, j'aurais été ton héritière pour le cas où tu serais mort avant moi. Cela eût compliqué ma demande de questions d'argent et d'intérêts qui m'eussent imposé une grande réserve. Dieu merci, cette réserve n'existe pas maintenant, et je n'ai pas à me renfermer dans une froide dignité. Je peux te prier, te supplier, faire appel à ta tendresse, à l'amour, à nos souvenirs de bonheur, sans qu'on puisse m'accuser de calcul et sans craindre de mêler l'argent au sentiment, car ce mariage purement religieux, ne me donnera aucuns droits à ta fortune, je ne serai pas ta femme pour la loi, je ne porterai pas ton nom, pour tous notre union sera nulle, elle n'existera que pour nous ... et que pour Dieu. Voilà pourquoi j'insiste, pourquoi je te presse: que m'importe la loi des hommes, je n'ai souci que de celle de Dieu.
Ce n'était pas seulement par la parole qu'elle le pressait, c'était encore par le regard, par la voix, par l'accent, par le geste, se serrant contre lui, l'enveloppant, l'étreignant, le fascinant: s'il y avait de l'habileté dans ce qu'elle disait, combien plus encore y en avait-il dans la façon dont elle le disait: ce discoure eût pu laisser calme un indifférent, mais ce n'était pas à un indifférent qu'elle s'adressait, c'était à un homme qui l'aimait, qui était séparé d'elle depuis quinze jours, qu'elle avait depuis longtemps étudié dans son fort aussi bien que dans son faible, et qu'elle connaissait comme la pianiste connaît son clavier. Pendant toute la traversée, elle avait soigneusement travaillé les airs qu'elle jouerait sur ce clavier, et, dans ce qu'elle disait, dans ce qu'elle faisait, rien n'était livré aux hasards dangereux de l'improvisation.