Cependant ce voyage de madame Haupois-Daguillon ne fut pas complétement inutile; grâce au consul, pour qui elle avait une lettre de recommandation, grâce à un homme d'affaires actif et intelligent avec qui on la mit en relations, elle apprit, avant de se rembarquer pour l'Europe, que Léon s'était marié à l'église Saint-François devant l'abbé O'Connor, avec la demoiselle Hortense Binoche.

Marié! Lui, son fils!

Marié avec cette femme, une fille!

Léon et Cara employèrent trois mois à visiter la région des grands lacs et à descendre le Saint-Laurent; c'était un vrai voyage de noces; jamais on n'avait vu jeunes mariés plus tendres; cependant il y avait des heures où le mari paraissait sombre et préoccupé; quant à la femme, elle était radieuse, tout lui plaisait, la séduisait, l'enchantait.

Enfin ils s'embarquèrent à Québec pour Glasgow, et ce fut seulement après une promenade en Écosse, non moins sentimentale que celle du Canada, qu'il rentrèrent à Paris.

Une surprise,—cruelle pour Cara,—les y attendait; le concierge de la rue Auber remit à Léon toute une liasse de papiers timbrés.

De la lecture de ces assignations, il résultait que M. et madame Haupois-Daguillon demandaient au tribunal de la Seine la nullité d'un prétendu mariage conclu par leur fils, Léon Haupois-Daguillon, avec une demoiselle Hortense Binoche, devant un prêtre de l'église de Saint-François, à New-York (États-Unis), lequel mariage n'avait été précédé d'aucune publication, et avait été fait sans le consentement des père et mère du marié; qu'aux termes de l'article 182 du Code civil, le mariage ainsi contracté était nul, et qu'il importait aux demandeurs de ne pas laisser écouler le délai prévu par l'article 183 du même Code pour porter leur action en nullité devant la justice.

Faisant un rouleau de toutes ces paperasses, Léon les porta immédiatement chez Nicolas pour savoir ce qu'il devait faire; l'avis de l'avocat fut qu'il n'y avait absolument rien à faire et qu'il était inutile de se défendre, attendu qu'il n'y avait pas un tribunal en France qui ne prononcerait la nullité d'un mariage conclu dans de semblables conditions: une seule chose était possible, c'était d'adresser des sommations respectueuses aux parents et, après les délais légaux et les formalités en usage, de précéder à un nouveau mariage.

—Il n'y a que cela de pratique, dit Nicolas, et c'est le conseil que je vous donne si toutefois vous voulez de nouveau et toujours vous marier.

Comme Léon s'en revenait rue Auber et passait sur la place de la Madeleine, il aperçut une dame en grand deuil qui traversait le boulevard comme pour entrer à l'église; cette dame ressemblait d'une façon frappante à sa mère: même tournure, même taille, même démarche, c'était à croire que c'était elle.