Au temps où l'avocat général réunissait souvent le soir, dans sa maison du quai des Curandiers, des amis pour faire de la musique, on avait dit à Madeleine qu'elle gagnerait quand elle le voudrait cent mille francs par an au théâtre avec sa voix et son talent.
—Quel malheur que vous ne soyez pas dans la misère; lui répétait souvent un vieil ami de son père qui en sa jeunesse avait été un grand artiste; la position de votre père privera la France d'une chanteuse admirable.
Alors elle avait souri de ces compliments aussi bien que de ces regrets, et jamais l'idée ne lui était venue qu'elle pourrait chanter un jour pour d'autres que pour son père, pour ses amis ou pour elle-même. Comédienne, chanteuse, la fille d'un magistrat, c'eût été folie.
Ce qui lui avait paru folie à cette époque ne l'était plus maintenant.
Elle n'était plus la fille d'un magistrat, elle était celle d'un homme ruiné, et ce que la haute position de celui-là aurait défendu si elle en avait eu le désir, la misérable position de celui-ci le commandait malgré la répugnance instinctive qu'elle éprouvait à accueillir cette idée.
Il ne s'agissait plus à cette heure de ses désirs ou de ses répugnances, il s'agissait de son père et de son amour.
Le jour naissant la surprit sans qu'elle eût fermé les yeux une seule minute; mais sa nuit avait été mieux employée qu'à dormir: sa résolution était arrêtée; elle n'avait plus qu'à trouver les moyens de la mettre à exécution; heureusement cela ne demandait pas la même intensité de réflexion, et elle n'aurait pas besoin de consulter le portrait de Léon, qui, d'ailleurs, sous la lumière blanche du matin avait perdu l'animation et la vie.
Et pendant toute la journée, au milieu de ses banales occupations ordinaires, des allées et venues, des conversations, elle tâcha de bâtir un plan de conduite exempt de trop grosses maladresses et qui fût d'une réalisation pratique.
Bien qu'elle n'eût pas une grande expérience des choses du monde, elle n'était ni assez simple ni assez naïve pour s'imaginer qu'elle n'avait qu'à écrire au directeur de l'opéra pour lui demander une audition qui serait immédiatement accordée et à la suite de laquelle on lui offrirait un engagement.
Elle sentait qu'elle ne pourrait pas procéder ainsi, et, précisément parce qu'elle avait acquis un certain talent, elle savait combien ce talent était insuffisant, surtout pour le théâtre: quand on a chanté pendant plusieurs années avec des chanteurs de profession, on sait la différence qui sépare l'amateur, même le meilleur, d'un artiste, même médiocre.