«C'est à mon oncle aussi bien qu'à vous que j'adresse cette lettre; c'est vous deux avant tout que je veux remercier du tendre accueil que j'ai reçu dans cette maison. Avec les douces pensées qui m'emplissent le coeur lorsque je songe à l'affection que vous m'avez montrée ce m'est un profond chagrin de ne pas pouvoir vous prouver ma reconnaissance en me rendant à vos désirs.

«Mais je ne deviendrai jamais la femme d'un homme que je n'aimerai pas, et je n'aime pas M. Saffroy, malgré toutes les qualités que je lui reconnais.

«Je sens qu'une pareille réponse me crée des devoirs et que, puisque je refuse l'existence fortunée que dans votre généreuse tendresse vous vouliez m'assurer, c'est à moi de prendre désormais la direction de cette existence.

«En demandant à mon oncle les moyens de travailler, je ne cédais pas à un caprice, mais à une volonté posée et arrêtée, celle de pouvoir prendre librement la responsabilité de mes déterminations. Mon oncle a cru devoir me refuser. Je respecte les raisons qui l'ont guidé, mais il m'est impossible de les accepter.

«Je dois travailler et, puisque je veux avoir la liberté de mes résolutions et de mes actes, gagner moi-même par le travail cette liberté.

«Je comprends qu'il m'est impossible d'exécuter ma volonté en restant près de vous; demain j'aurai donc quitté cette maison où j'ai été si tendrement reçue.

«Je vous prie de ne pas faire faire de recherches pour me découvrir, en tous cas je vous préviens que mes dispositions sont prises pour qu'on ne puisse pas me retrouver; je veux poursuivre jusqu'au bout l'accomplissement de ce que je crois un devoir, et vous sentez bien, n'est-ce pas, que pour cela je dois me mettre à l'abri de vos reproches. Si je n'avais craint de faiblir en face de vous qui l'un et l'autre m'avez témoigné, en ces dernières circonstances, une tendresse si douce à mon coeur, est-ce que je ne me serais par expliquée franchement au lieu de vous écrire cette lettre que mes larmes interrompent à chaque ligne?

«Permettez-moi de vous embrasser tous deux et laissez-moi vous dire que je vivrai avec votre souvenir et avec la pensée de rester digne de votre affection, si vous voulez bien me la conserver.

«MADELEINE HAUPOIS»

Cette lettre achevée, il lui en restait une autre à écrire, car elle ne voulait pas sortir de cette maison où elle avait été amenée par Léon, sans qu'il fût prévenu de son départ.