—L'existence d'un comédien et surtout celle d'une comédienne est, mon enfant, la plus difficile et la plus misérable des existences. Ne croyez pas que j'exagère. Regardez autour de vous. Voyez dans quelles conditions on débute ordinairement, je ne dis pas sur les petits théâtres, qui ne doivent pas nous occuper, mais sur une scène honorable. Il faut dix ans et beaucoup de talent pour arriver à une situation qui soit moins précaire que celle des premières années, et vous voyez combien peu y arrivent, combien au contraire, même avec beaucoup de talent, restent dans des positions effacées. C'est là une cruelle blessure, qui n'est rien cependant auprès de celles que vous font chaque jour les rivalités: la jalousie, l'envie, la calomnie vous attaquent de tous les côtés; il faut se défendre, et dans cette lutte les hommes laissent une bonne partie de leur amour-propre et de leur dignité, les femmes se perdent infailliblement. Je vous parlais de vos qualités tout à l'heure; elles seraient justement des défauts, de grands défauts pour cette existence: l'honnêteté, la distinction, la bonne éducation, que voulez-vous qu'on en fasse, et si vous croyez pouvoir les conserver, vous vous trompez; ce n'est pas en restant ce que vous êtes aujourd'hui que vous surmonterez jamais les obstacles que je vous signale, jamais, vous entendez, jamais. Maintenant avez-vous pensé au public, à sa frivolité, à ses caprices; avez-vous pensé à la critique, à son incapacité, à son ignorance, à ses exigences? J'ai quitté le théâtre dix ans plus tôt que je ne devais par peur de l'un et par dégoût de l'autre. Laissez-moi vous ouvrir les yeux, ma chère enfant, et donnez-moi la satisfaction de vous sauver d'une vie qui ne doit pas être la vôtre. Tout, tout plutôt que le théâtre pour une femme. Mais voyons, regardez-moi, n'êtes-vous pas charmante, mariez-vous donc: vous êtes faite pour être aimée et pour aimer. Je ne sais si vous êtes convaincue, mais j'ajoute que je refuse de vous donner des leçons, car ce serait vous aider dans votre suicide. Je refuse positivement.
À ce moment, deux enfants entrèrent bruyamment dans le salon, un petit garçon et une petite fille.
—Mais viens donc déjeuner, grand-père, cria celle-ci, c'est moi qui ait fait cuire ton oeuf, il va être froid.
Madeleine se leva.
D'un coup d'oeil Maraval embrassa ses deux petits enfants, et les lui montrant:
—Voilà ce qu'il y a seulement de vrai et de bon dans la vie, dit-il; mariez-vous, mariez-vous, ma chère enfant. Je suis sûr que dans quelques années, tenant vos bébés par la main, vous viendrez me remercier de mes conseils. Au revoir, mademoiselle.
XX
Lorsqu'elle se trouva dans l'avenue de Villiers, elle resta un moment sans savoir de quel côté tourner ses pas.
Rentrer chez elle? Elle n'en eut pas la pensée. Non pas qu'elle n'eût point été touchée par ce que Maraval venait de lui dire avec un accent si convaincu et si sympathique; elle en avait été bouleversée au contraire, et elle ne doutait point que tout cela ne fût parfaitement vrai; mais, quand les dangers qu'on venait de lui faire toucher du doigt seraient mille fois plus terribles qu'elle ne les avait vus, ils ne pouvaient pas l'arrêter. Elle s'abaisserait en se faisant comédienne. Eh bien, ne le savait-elle pas avant d'entendre Maraval? Plutôt que de subir cet abaissement, elle devait se marier. En théorie, cela pouvait être vrai, mais Maraval ne connaissait pas sa situation personnelle. C'était, au contraire, dans le mariage, qu'était pour elle l'abaissement le plus déshonorant.