Je n'avais pas encore vu d'armes aux mains de ceux qui se préparaient à combattre; bientôt on apporta quelques fusils avec quelques cartouches et j'entendis dire que les postes du Marché-Noir et de la rue de Montreuil s'étaient laissé désarmer sans faire résistance.
J'aurais cru qu'un pareil fait, connu dans la foule, devait produire un certain entraînement; mais il n'en fut rien et on eut grand'peine à trouver des combattants pour les vingt fusils qui avaient été apportés.
Et, comme le représentant Baudin tendait un de ces fusils à un ouvrier qui se tenait sur le trottoir les mains dans ses poches, celui-ci haussa les épaules et dit nonchalamment:
—Plus souvent que je vas me faire tuer pour vous garder vos vingt-cinq francs.
—Eh bien! restez là, dit Baudin sans colère et avec un sourire désolé, vous allez voir comment on meurt pour vingt-cinq francs.
Depuis quelques instants, j'étais sous la poids d'une émotion étouffante: l'héroïsme de cette folie me gagnait. Ce mot m'entraîna, j'étendis la main pour prendre le fusil que l'ouvrier n'avait pas voulu, mais M. de Planfoy me retint.
—Tu n'es pas républicain, me dit-il à mi-voix.
—C'est pour la justice et l'honneur que ces gens-là vont se battre.
—Tu es soldat; vas-tu tirer sur tes camarades? as-tu envoyé ta démission à ton colonel?
Pendant cette discussion, le fusil avait été pris; je ne répliquai point à M. de Planfoy; nos esprits n'étaient point en disposition de s'entendre.