—Et comment cela, je vous prie?
—Mais parce que si vous l'aimez, vous vous trouvez dans une situation sans issue.
—Je n'aime pas mademoiselle Martory!
—Aujourd'hui; mais demain? Si vous l'aimez demain, que ferez-vous? D'un côté, vous avez horreur du mariage; d'un autre, vous n'admettez pas la réalisation de la chose à laquelle vous n'avez pas voulu que je donne de nom tout à l'heure. C'est là une situation qui me paraît délicate. Vous aimez, vous n'épousez pas, et vous ne vous faites pas aimer. Alors, que devenez-vous? un amant platonique. A la longue, cet état doit être fatigant. Voilà pourquoi je vous répète: ne pensez pas à mademoiselle Martory.
—Je vous remercie du conseil, mais je vous engage à être sans inquiétude sur mon avenir. Il est vrai que j'ai peu de dispositions pour le mariage; cependant, si j'aimais mademoiselle Clotilde, il ne serait pas impossible que ces dispositions prissent naissance en moi.
—Faites-les naître tout de suite, alors, et écoutez mes propositions qui sont sérieuses, je vous en donne ma parole, et inspirées par une vive estime, une sincère amitié pour vous.
—Encore une fois merci, mais je ne puis accepter. Qu'on se marie parce qu'un amour tout-puissant a surgi dans votre coeur, cela je le comprends, c'est une fatalité qu'on subit; on épouse parce que l'on aime et que c'est le seul moyen d'obtenir celle qui tient votre vie entre ses mains. Mais qu'on se décide et qu'on s'engage à se marier, en se disant que l'amour viendra plus tard, cela je ne le comprends pas. On aime, on appartient à celle que l'on aime; on n'aime pas, on s'appartient. C'est là mon cas et je ne veux pas aliéner ma liberté; si je le fais un jour, c'est qu'il me sera impossible de m'échapper. En un mot, montrez-moi celle que vous avez la bonté de me destiner, que j'en devienne amoureux à en perdre la raison et je me marie; jusque-là ne me parlez jamais mariage, c'est exactement comme si vous me disiez: «Frère, il faut mourir.» Je le sais bien qu'il faut mourir, mais je n'aime pas à me l'entendre dire et encore moins à le croire.
L'entretien en resta là, et Marius Bédarrides s'en alla en secouent la tête.
—Je ne sais pas si vous devez mourir, dit-il en me serrant la main, mais je crois que vous commencez à être malade; si vous le permettez, je viendrai prendre de vos nouvelles.
—Ne vous dérangez pas trop souvent, cher ami, la maladie n'est pas dangereuse.