En approchant de ce village, bâti dans les gorges de l'Huveaune, au milieu d'une contrée boisée et accidentée où tout est obstacles naturels, je craignis une résistance sérieuse, qui eût singulièrement compromis l'attitude que je voulais garder. Cinquante paysans résolus embusqués dans les bois et dans les rochers pouvaient nous arrêter en nous faisant le plus grand mal. Comment alors retenir mes hommes et les empêcher de sabrer s'ils voyaient leurs camarades frappés auprès d'eux?
Pour prévenir ce danger, je m'avançai seul avec un trompette, le sabre au fourreau, décidé à essayer sur les paysans la conciliation que j'avais vu les représentants tenter à Paris sur les soldats; les moyens et les rôles étaient renversés, mais le but était le même, empêcher le sang de couler.
Mais je n'eus point de harangue à adresser aux paysans: en apprenant le passage des troupes, le village, qui s'était insurgé depuis trois ou quatre jours, s'était immédiatement calmé; les hommes résolus s'étaient repliés sur Brignoles, où ils avaient dû rejoindre le gros de l'insurrection, les autres avaient mis bas les armes et, sur le pas de leurs portes, ils nous regardaient tranquillement défiler. On ne nous faisait pas cortège, mais on ne nous adressait ni injures, ni mauvais regards.
Ce premier résultat me donna bonne espérance, et je commençai à croire qu'un simple déploiement de forces suffirait pour rétablir partout le calme. Si on ne nous avait pas arrêtés dans les gorges de Saint-Zacharie, où la résistance était si facile, c'est qu'on ne voulait pas ou qu'on ne pouvait pas résister.
A mesure que nous avançâmes, je me confirmai dans cette espérance; nulle part nous ne trouvions de résistance; on nous disait, il est vrai, que les hommes valides se retiraient devant nous dans les montagnes au delà de Brignoles, mais il fallait faire la part de l'exagération dans ces renseignements qui nous étaient apportés par des trembleurs ou par des adversaires que la passion politique entraînait: Brignoles était barricadé, dix mille insurgés occupaient la ville, les maisons étaient crénelées, le pont était miné, enfin tout ce que l'imagination affolée par la terreur peut inventer.
En réalité, il n'y eut pas plus de résistance dans cette ville qu'il n'y en avait eu dans les villages qui s'étaient déjà rencontrés sur notre chemin: pas la plus petite barricade, pas la moindre maison crénelée, pas un insurgé armé d'un fusil.
Cependant tous ces bruits reposaient sur un certain fondement: ainsi, on avait voulu se défendre; on avait proposé de barricader la ville, on avait parlé de miner le pont; mais rien de tout cela ne s'était réalisé, et, à notre approche, ceux qui avaient voulu résister s'étaient retirés du côté de Draguignan.
Cette perpétuelle retraite des insurgés, rassurante pour le moment, était inquiétante pour un avenir prochain: tous ces hommes qui reculaient devant nous, à mesure que nous avancions, finiraient par s'arrêter lorsqu'ils se trouveraient en force, et alors un choc se produirait.
Ce qui donnait à cette situation une gravité imminente, c'était la position des troupes qui opéraient contre les insurgés. Mon petit détachement n'était pas seul à les poursuivre: au nord, ils étaient menacés par le colonel de Sercey, qui avait sous ses ordres de l'infanterie et de l'artillerie; au sud, ils l'étaient par une forte colonne partie de Toulon. Qu'arriverait-il lorsqu'ils seraient enveloppés? Mettraient-ils bas les armes? Soutiendraient-ils la lutte?
Ainsi ce qui avait été tout d'abord pour moi un motif d'espérance devenait maintenant un danger, car ce n'était plus de désarmer successivement quelques villages isolés qu'il s'agissait, c'était d'une rencontre, d'une bataille.