—Pas même mon ordonnance.
La surprise l'empêcha de me poser une question incidente, et il n'osa pas m'interroger directement.
Le moment était arrivé de se préparer au départ, je le lui rappelai. Il sortit pour donner ses ordres, et bientôt j'entendis la sonnerie des trompettes.
Je vis les hommes courir, puis bientôt après j'entendis le trot des chevaux sur le pavé. Le chemin qui conduisait à Entrecastaux passait devant l'auberge.
Ils allaient arriver; je quittai la fenêtre où je me tenais machinalement le nez collé contre les vitres, et, reculant de quelques pas, je me plaçai derrière le rideau; de la rue on ne me voyait pas, mais moi je voyais la rue.
Le plus vieux des trompettes, celui qui se trouvait de mon côté, était l'Alsacien Zigang: il était déjà au régiment lorsque j'y étais arrivé, et il avait sonné la première fanfare qui m'avait salué. J'entends la voix du commandant, disant: «Trompettes, fermez le ban;» et je vois au milieu des éclairs des sabres le vieux Zigang sur son cheval blanc.
Voici le maréchal des logis Groual, qui m'a sauvé la vie en Afrique, et que, malgré toutes mes démarches, je n'ai pas encore pu faire décorer.
Voici Bistogne, Dumont, Jarasse, mes vieux soldats avec qui j'ai fait campagne pendant six années consécutives.
Ce sont mes souvenirs qui défilent devant moi, mes souvenirs de jeunesse, de gaieté, de bataille, de bonheur. Ils sont passés. Et sur le pavé de la rue, je n'entends plus qu'un bruit vague, qui bientôt s'évanouit au tournant du chemin.
Un petit nuage de poussière s'élève; le vent l'emporte; c'est fini; je ne vois plus rien, et une gouttelette chaude tombe de mes yeux sur ma main: je ne suis plus soldat.