Il est vrai que cette combinaison me faisait jouer un singulier rôle; mais je n'avais pas à me plaindre, puisque j'étais le coupable. Si je n'avais pas eu la faiblesse d'accepter le commandement qu'on me donnait, rien de tout cela ne serait arrivé: le bûcheron eût été fusillé par l'ordre de Mazurier, au lieu de l'être par le gendarme, voilà tout.

Quant à moi, je me serais épargné les hésitations et les hontes de ces quelques jours.

Je passai le temps de ma maladie en proie à des réflexions qui n'étaient pas faites pour égayer mon emprisonnement, car je n'en avais pas fini avec le tourment et l'incertitude.

Si j'avais tranché la question de la démission, il m'en restait deux autres qui me pesaient sur le coeur d'un poids lourd et pénible: c'étaient celles qui touchaient à Clotilde et à ma position; et là l'incertitude et l'angoisse me reprenaient.

Clotilde pouvait-elle devenir la femme d'un homme qui n'était rien et qui n'avait rien? C'était folie de l'espérer, folie d'en avoir l'idée.

Si j'avais hésité à parler de mon amour au général, alors que je n'étais que capitaine, pouvais-je le faire maintenant que je n'étais rien?

Quel père donnerait sa fille à un homme qui n'avait pas de position, qui n'avait pas un métier?

Car telle était la triste vérité: je n'avais même pas aux mains un outil pouvant me faire gagner cent sous par jour.

A quoi est bon dans la société un homme que son éducation et sa naissance rendent exigeant et qui pendant dix ans n'a appris qu'à commander d'une voix claire: «Arme sur l'épaule, guide à droite;» et autres manoeuvres fort utiles à la tête d'un régiment, mais tout à fait superflues lorsqu'au lieu d'un poulet d'Inde on a une chaise entre les jambes?

Cette question de position était donc la première à examiner et à résoudre; après viendrait la question du mariage, si jamais elle pouvait venir.